interview

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HERMAN DÜNE vs.
WILL OLDHAM

(alias BONNIE PRINCE BILLY)


David Ivar et André Herman Düne
Paris / Automne 1999



> site de fan de Will OLDHAM
   (très complet - e.a. discographie -
   et en français)












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- David Ivar Herman Düne: L'idée de "protest singing" signifie-t-elle quelque chose pour toi?

Will Oldham: Yep !

- DIHD: Quel est l'élément de protestation dans tes chansons?
Mmm…

- André Herman Düne: Quel était le sujet de cette chanson, celle que tu viens de chanter pour le soundcheck?
Elle aborde différents trucs, c'est une chanson sur... le comportement... Je ne sais pas...

- AHD: Utilise tu le zoo juste comme une métaphore ou la chanson parle-t-elle de jardins zoologiques réels?
Il s'agit de… d'un tas de choses différentes… Ca parle de zoos … et ça n'en parle pas… C'est une chanson, tu sais: cela parle de ce dont toi tu veux que cela parle… Bien sûr, je sais ce qu'elle représente pour moi, mais...

- DIHD: "I thought that if you had an acoustic guitar, then it meant that you were a protest singer." ("Je croyais que si tu avais une guitare acoustique cela voulait dire que tu étais un protest singer")
Non… Bon... C'est une forme de protestation... une protestation contre l'idée de groupe...

- DIHD: S'agit-il avant tout des mots?
Il s'agit avant tout de l'attitude. Il s'agit de l'essentiel de la chanson, de l'essentiel du concert...

- DIHD: Protestes-tu quotidiennement?
Je crois... Oui! Tous les jours!

- DIHD: Quand tu composes les chansons d'un album, s'agit-il de chansons spéciales qui forment un tout?
Oui, j'écris toujours toutes les chansons d'un même album d'une seule traite.

- DIHD: Choisis-tu les musiciens qui t'accompagneront après avoir composé les chansons?
Ouais.

- DIHD: Et comment les choisis-tu?
Je ne sais pas... Par rapport aux chansons ou... parfois par rapport à leur disponibilité, à la géographie…

- DIHD: Ce sont des amis?
Certains le sont. D'autres sont des gens que je contacte pour que nous jouions ensemble.

- DIHD: Et dans le cas de Jason Lowenstein [musicien de Sebadoh] ?
C'est une connaissance; je ne peux pas dire que je le connaisse très bien. Je savais qu'il jouais et je savais que j'aimais ce qu'il jouait. Et il était dans les environs.

- DIHD: As-tu des liens avec beaucoup de musiciens? Ceux du label Shrimper par exemple?
Je connais John Davis... et, oui, pas mal d'autres musiciens.

- DIHD: J'ai lu dans le fanzine " Puncture" que tu n'aimais pas jouer live, ce que je n'arrive pas à croire quand je te vois en concert…
Dans le fait de jouer live, il y a des trucs que j'apprécie, et d'autres que je nb'aime pas du tout. Si au réveil quelqu'un me posait la question "Voudrais tu donner un concert ou préfères-tu faire autre chose?", je choisirais toujours la deuxième proposition. mais si quelqu'un me dit "Tu dois jouer live aujourd'hui", alors je le fais et j'essaye que ça se passe bien.

- DIHD: Ce n'est donc pas pour les concerts que tu as commencé à jouer de la musique? Tu te contentais d'enregistrer tes chansons?
Oui. Faire des disques.

- DIHD: Pourtant ta musique est vraiment live!
Oui, elle est vivante. Elle est enregistrée live.

- DIHD: Ta voix aussi est enregistrée live? Même sur ton dernier album ["I see a darkness", Bonnie Prince Billy (Drag City)] ?
Mmm… C'est un mix. En dernier recours, c'est un mix, en effet. Si tu écoutes le disque attentivement avec un casque, tu peux entendre les deux couches de voix. Tu peux entendre la première voix qui est enregistrée live, en même temps que le reste, et celle que je rajoute après.

- DIHD: Et tes changements de noms [Palace, Palace brothers, Palace music, Bonnie Prince Billy, Will Oldham... ], c'est un souvenir de ton passé d'acteur?
C'est pour protester!

- DIHD: Pour ne pas être un produit?
Exactement. Ne pas être une marque.

- DIHD: Et pour ton dernier nom en date, il y a une allusion à Prince, le chanteur?
J'adore Prince.

- DIHD: Parce que lui aussi joue avec les noms? Ou pour sa musique?
Oui, j'aime sa musique.

- DIHD: Tout?
Non. Mais, tu vois, c'est ça le problème de généralisation induite par les marques. Si je dis que j'aime Prince, tu t'imagines que j'aime un certain nombre de trucs qu'il a fait alors qu'en fait j'en déteste la plupart. Et que j'en aime toute une série d'autres. Il n'y a pas moyen de nuancer de dire "j'aime ça" et "pas ça"… J'apprécie juste certains disques… Certaines chansons sur certains disques, même...

- AHD: Parmi tes propres noms, lequel préfères-tu?
- DIHD: J'aime beaucoup Push.

J'aime aussi Push… Mais je les aime presque tous.

- AHD: mais tu as laissé entendre que ces noms avaient une signification, qu'ils étaient peut-être liés à la sorte de musique que tu jouais…
Oui, oui! Cela change selon les jours. Je peux préférer un nom maintenant et changer d'avis plus tard dans la journée. Chaque nom sert une autre fin

- DIHD: Tu lis? Quels types de livres?
Je lis beaucoup et des choses assez variées.

- DIHD: Tu as lu "Crime et châtiment"?
Oui, j'ai aimé ce livre. Par contre, je viens d'en finir un que je n'ai pas aimé: "The Room" par H. Selby Jr. Un thème à la "crime et châtiment": un homme emprisonné qui envisage pourquoi il a fini là.

- DIHD: As-tu une expérience personnelle de la violence?
Ai-je une expérience personnelle de la violence? Cela peut aider. Etre capable d'extérioriser certaines choses de manière à ce que la violence ne devienne pas une part importante de ta vie quotidienne. Si quelqu'un semble... Si quelqu'un a des tendances à... tu vois... des pensées violentes... Le fait de pouvoir les extérioriser.

- DIHD: L'idée de loi est acceptable pour toi?

Je n'aime pas la loi, non. Je n'aime pas trop ça. Mais, en même temps, c'est comme manger de la viande. par exemple, si je te voyais descendre la rue en voiture et écraser une vieille dame, je crois qu'il serait bienvenu que j'appelle un policier pour lui dire que tu viens de tuer une vieille dame. Et c'est la même chose quand j'achète ma saucisse chez le boucher: au fur et à mesure que la demande augmente, que ça prend de l'ampleur, cela devient de plus en plus mauvais. Même si, à un certain niveau, il y a du bon et de la logique derrière tout ça.

- DIHD: Comme dans les chansons de Nick Cave? Tellement violentes et écrites par un type si charmant.
Oui, c'est ça.

- DIHD: Es-tu végétarien?
Non. Et toi?

- DIHD: Oui.
Je suis un carnivore conscient.

- DIHD: C'est-à-dire?
Je veux dire que j'accepte la responsabilité du fait que je mange de la viande.

- DIHD: Tu veux dire que tu es conscient qu'on tue les animaux et que cela ne t'empêche pas de les manger.
Je préfère être partie prenante de cette industrie que d'être en dehors.

- DIHD: Pourquoi?
Parce que pour les gens que je côtoie, c'est une chose très naturelle. J'aime l'idée de participer Ie plus possible au processus de vie et de mort.

- DIHD: Alors, autant chasser que de manger la viande de l'industrie…
L'industrie de la viande est horrible, en effet. Tu vois, je ne mangerais pas au Mac Donald's mais ici, en France, un bon lapin... Aux Etats-Unis je mangerais une saucisse faite par un boucher mais pas une saucisse au petit déjeuner dans un restaurant sans doute parce que j'apprécie qu'une frontière soit tirée. Dans mon cas, une frontière médiane qui ne nie pas la consommation de viande et l'abattage des animaux. Mais l'industrie devrait être contrôlée.

- DIHD: Alors, tu crois dans la loi?
Oui. Je vois deux manière d'obtenir la fermeture d'un élevage bovin géant: convaincre les gens à qui ils vendent leur viande de manger quelque chose d'autre ou restreindre leur production, le nombre de têtes de bétail ou la surface de terrain qu'ils peuvent posséder, par un texte de loi.

- DIHD: Alors, tu crois plus dans une éthique collective qu'une éthique individuelle?
Oui. Je crois. je présume toujours, qu'en tant qu'individu, mon éthique représente d'une certaine façon une éthique collective. Je crois dans l'éthique collective pour apprécier la compagnie des autres personnes. Et toi, tu crois en la loi?

- DIHD: Non, vraiment pas. Si la loi était juste, elle n'aurait pas de raison d'être. Je ne vois pas pourquoi appeler un policier. Si une situation te fais croire qu'il faut réagir, pourquoi ne pas réagir toi-même.
Imagine que je suis une vieille femme de 83 ans et que j'assiste à un crime ou que je vois quelqu'un battre un enfant jusqu'à le rendre inconscient. Qu'est-ce que je fais, selon toi?

- DIHD: D'abord prendre soin de l'enfant avant d'appeler la police.
Et si l'enfant est mort?

- DIHD: Alors il n'y a plus rien à faire, il est trop tard. Envoyer le gars en prison n'a plus de sens.
Et s'il s'en prend à moi, ensuite? Il y a trois personnes dans cette ville: l'homme, l'enfant, la vieille femme. Et un policier. L'homme tue l'enfant. Que dois faire la femme?

- DIHD: Je ne voudrais pas vivre dans ce genre de ville.
Les gens vivent dans ce type de situation. Ils vivent dans la solitude.

- DIHD: Garder un homme à l'écart de la société pendant des années n'est pas une solution. La violence contre la violence enclenche un cercle vicieux.
Le système légal et le système d'application des lois sont mauvais. Mais, initialement, ils ont été créés pour de bonnes raisons et ils servent des fins positives.

- DIHD: Pour moi, il est évident qu'une société qui a besoin de lois est insupportable. C'est pourquoi elle force les gens à suivre des comportements imposés. S'il existait quelque chose comme une bonne société, personne ne s'occuperait de lois.
D'accord. S'il existait une bonne société. Mais, en existe-t-il une?

- DIHD: Il y a de bons individus. Et tu peux choisir d'en faire partie part importante de ta vie quotidienne. Si quelqu'un semble... Si quelqu'un a des tendances à... tu vois... des pensées violentes... Le fait de pouvoir les extérioriser.
Et quelles est la proportion de bons individus?

- DIHD: Tout le monde peut l'être.
- AHD: Si tu es bon avec eux, ils le seront avec toi.
C'est vrai. Mais si tu n'es pas bon avec eux?

- DIHD: Si tu leur envoie les policiers, ils risquent fort de n'être plus bons avec personne.
Mais parfois, il y a des gens qui seront mauvais avec toi, quoi que tu fasses: que tu sois bienveillant ou malveillant à leur égard. Cela existe, que tu le veuilles ou non. Il y a des gens qui te mentent même si tu es honnête avec eux…

- DIHD: Cela veut sans doute dire qu'on leur a menti auparavant.
Bon, OK...

- DIHD: A quoi passes-tu la plupart de ton temps, maintenant?
A voyager... En avion.

- DIHD: Tu as des concerts toute l'année? Tu n'as pas un port d'attache où tu peux passer quelques semaines ou mois?
Non.

- DIHD: Même pas pour écrire.
Ca change tout le temps.

- DIHD: Tu te rends parfois dans les "open mic bars" à New York pour écouter les protest singers ?
Non.

- DIHD: Tiens, prends ce CD: ce sont quelques-uns de ces chanteurs qu'André a enregistré en minidisc après un concert. Crois-tu que tu vas encore sortir autant de disques pendant longtemps?
Oui, c'est quelque chose que je sens bien. Une forme de protestation.

- DIHD: Je ne crois pas que nous ayons tous tes disques, ici en France.
- AHD: Même à New York.
Non, je ne crois pas.

- DIHD: Quelle musique écoutes-tu pour le moment?
J'ai vécu quelque temps avec quelqu'un qui travaille beaucoup en Haïti. Vous connaissez Haïti? Je vis dans son appartement et il a des milliers de disques de musiques haïtienne, cubaine, jamaïcaine. Voilà ce que j'ai écouté au cours des deux derniers mois.

- DIHD: Tu n'écoutes plus trop les chanteurs folk, alors?
Ca dépend. On a écouté Bob Dylan aujourd'hui. Certaines des "basement tapes". Des CD's illégaux, une autre forme de protestation. Je crois qu'il existe cinq CD's de chansons jamais sorties sur les disques officiels.

- AHD: Si tu veux enregistrer un CD illégal à Paris, j'ai un enregistreur avec moi.
Si j'avais de nouvelles chansons, pourquoi pas. Je travaille sur de nouveaux morceaux mais aucun n'est fini.

- DIHD: Ecris-tu les paroles avant la musique?
Quand je voyage, j'emmagasine des mots, des mots, des mots... Et quand je me pose quelque part, je compose.

- DIHD: J'avais l'impression en écoutant ta musique que les mots et les mélodies avaient été trouvés séparément...
Parfois, oui. Parfois pas. Bon, je vais vous laisser: je dois accompagner mes musiciens à l'hôtel.


entrevue avec André et David Ivar Herman Düne / Paris / Automne 1999