interview

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TERRE THAEMLITZ:
"Trans Dialectical Express"


par Gloria / Bruxelles / mai 2001




>> site comatonse
>> site mille plateaux
    (avec e.a.de  textes de Terre Thaemlitz)


















































































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Die Roboter Rubato



Fameux DJ de la scène transsexuelle new-yorkaise, ex-étudiant en art et passionné de cultural studies, il a un jour quitté New York pour la Californie, puis la Californie pour le Japon, et de là-bas il s'amuse à publier des recettes de cuisine qu’il tient de sa grand-mère italienne. Il affirme ne pas être un homme, ni une femme, ni un homosexuel. Terre Thaemlitz est venu à Bruxelles pour se produire lors de deux soirées très contrastées. Aux Halles de Schaerbeek, dans le cadre du travail de l’asbl Constant sur le cyberféminisme, il a présenté en élégante robe de nuit noire son côté le plus avant-gardiste et conceptuel, celui qu'il développe sur le label allemand Mille Plateaux. Au Kaaitheaterstudios, en T-shirt multicolore, il a offert un set axé sur l'easy listening, la house et le faux-jazz de son propre label Comatonse. Ce matin-là il s’était rendu au café Greenwich (en jean moulant, bottes de cow-boy et petites tresses) pour discuter de tout cela autour d’un chocolat chaud.

- Ton concert aux Halles de Schaerbeek était plutôt original. Quel était son but?
Le but de mon concert? Je dois d’abord signaler qu’en général les concerts ne m’intéressent absolument pas. Je ne crois pas qu’ils aient un pouvoir quelconque sur le public. Ils n’en ont, en tout cas, certainement pas sur moi. Pour ce concert, il y a d’abord eu la conférence, au cas où quelqu’un était intéressé par ce que j'avait à dire. Pour ce qui est du concert en lui-même, je voulais combiner les sons de mon album "Interstices" avec les images d'une vidéo que j’ai produite en Angleterre.

- Je parlais de la dernière partie du concert. La lumière s'est allumée et tu es resté assis un quart d'heure, immobile, à fixer le public, pendant qu’une musique continuait à tourner en boucle.

Ah, oui, le dernier morceau. C’est parce que dans un de mes disques je fais référence à une idée selon laquelle, quand tu agresses les gens avec beaucoup de contenu anti-essentialiste, ils se sentent tous pris par un fantasme de "retour au foyer": ils commencent à chercher des repères pour se sentir unis les uns aux autres. A la fin, je voulais donc illuminer le public et moi-même, pour leur montrer qu’on était tous en train de faire la même chose: écouter de la musique. Derrière cela il y a l'idée du paradigme scène-public, de la distance qui devrait nous séparer. Au fond, le problème est simple: je trouve que les concerts sont quelque chose de très ennuyeux. Dans un concert, on s’assied et on se regarde. Quand tu allumes la lumière, cela devient d’abord gênant, puis ça tourne au ridicule, et finalement c’est juste bêtement ennuyeux. Et l’ennui est ma réaction basique pendant les concerts, spécialement pendant ceux de musique électro-acoustique et de musique électronique.

- Pourquoi?

Aujourd’hui, la musique électro-acoustique se résume essentiellement à des garçons assis avec leurs laptops. Il y a eu une époque, il y a cinq ou six ans, où c’était très à la mode parmi ces gens-là de faire comme s'ils faisaient quelque chose, même si en réalité ils ne faisaient rien du tout: ils appuyaient des boutons, manipulaient la table de mix, n’importe quoi… À ce moment j’avais commencé à faire ces spectacles où j'arrivais habillé en drag, m’asseyais et jouais presque sans bouger. C'était aussi une réaction aux préjugés sur les spectacles de drags, qui étaient supposés être flamboyants, pleins de mouvement. Maintenant, comme la mode est de jouer en étant rigidement assis et en regardant fixement l’écran, sans aucune interaction avec le public, j’ai commencé à ajouter des choses, à en faire un peu plus.

- Mais fais-tu des choses vraies?

Parfois, oui. L’autre soir j’ai surtout fait des manipulations réelles. Mais il y a aussi un élément important de pantomime, qui vient d’ailleurs des performances transsexuelles et de leur recours aux lèvres peintes. Je donne parfois des concerts de piano solo qui sont justement axés sur cette ambiguïté : fais-je quelque chose? Ou pas du tout? S’agit-il d’un équilibre entre moi et l’ordinateur? Qu’est-ce qui est live, qu’est-ce qui ne l’est pas? Je le fais avec du piano parce que les gens ont vraiment beaucoup de préjugés sur ce qu’ils attendent d’un concert de piano, et donc je joue sur ça.

- Le piano, tu sais en jouer un peu, quand même?

Non, pas du tout. Ce n’est que de la programmation. C’est la même idée qui est derrière mon label Comatonse: utiliser la programmation informatique pour créer l’illusion de l’improvisation. Le but est de démystifier le geste dans la musique, abandonner l’idée de l’art comme expression de l’âme de l’artiste et tout ça. Il n'y a que des signes et du langage, du discours, et c'est tout.

- Aimes-tu donner des concerts, finalement?

J’aime faire le DJ. Passer de la techno, de la musique house, des trucs de Comatonse. Je ne suis pas d’accord avec l’approche du DJ comme leader d’une communauté, comme "guide religieux du dance-floor" et toutes ces histoires-là. Mais c'est bien, parce que c'est à la fois plus actif et plus anonyme. Architecturalement, je suis incorporé dans le bâtiment, et donc ce qui devient important est la performance du public, pas la mienne. Celle du public m’intéresse, la mienne pas.

- Justement, tu as montré des images un peu choquantes l'autre soir. C’était pour voir comment les gens réagissaient?

Non, je ne montre pas des images choquantes. Bon, certaines le sont peut-être un peu, mais elles n'ont pas pour but de mettre mal à l’aise qui que ce soit. L’idéal serait que ça choque un peu puis que, très vite, ça devienne amusant, et enfin, très calme et joli. L’objectif est toujours de transmettre une série d’idées, et non pas de se limiter à montrer quelque chose qui serait si cru, si direct, que cela ne donnerait aux gens qu’une forte envie de quitter la salle. Quoique j’ai entendu dire que des gens étaient partis pendant les petits clips pornographiques; ça arrive.

- Ça m’a rappelé un concert des Farmers Manual, où, après deux heures d’images plus ou moins abstraites, ils ont commencé à passer des extraits de films pornographiques.

Je ne les ai pas vus le faire. Cela peut être bien, si s’est mis en rapport avec un concept déterminé. Avec la pornographie, justement, on est obligé de réfléchir toujours d’abord à des questions de genre et d'identité sexuelle. Bien sûr, dans certains cas, ces concepts peuvent être très tordus ou très agressifs, parce qu'on ne joue pas tous dans la même équipe.

- Parlons un peu des chansons d’amour. Tu as dit l’autre jour que tu les détestes. Est-ce possible
?
Non, je déteste juste en composer. Peut-être que je ne sais pas en composer, je n’en sais rien. D'un autre côté, un des mes petits secrets cochons est qu’au fond, j’envisage ma musique comme de la musique sexy, de la musique de baise - appelle ça comme tu voudras. Mon problème avec les chansons d’amour est que, si tu en fais, tu es obligé d'introduire des choses personnelles dans ta musique. Et cela va contre mes idées. Moi je laisse en dehors de ma musique beaucoup de choses à moi. Il ne faut pas tomber dans le piège, parce que sinon, après, tout commence à tourner autour de l’artiste, de ses expériences, de ses émotions. Je suis plus intéressé par la manière dont on interprète les émotions, que par la manière dont on les ressent.

- C'est bizarre ce que tu dis. J’avais lu un texte d’un fan d'ambient qui affirmait qu’il adorait cette musique parce que c’était le style musical le moins sexuel au monde. Toi tu dis bien que tu fais de l’ambient ?

À chacun ses théories. Pour moi, l’important pour qu'une musique soit sexy est que j'y trouve quelque chose d'intellectuellement stimulant, parce que ce qui stimule mon intellect tend normalement aussi à me stimuler sexuellement. La plupart des chansons d’amour, par contre, n'y arrivent pas. Il a de magnifiques exceptions, mais bon.

- Tu t'es beaucoup penché sur la problématique des samples et du copyright. Que penses-tu du courrant " no input " où des artistes manipulent des machines sans y introduire de sons extérieurs? N'est-ce pas une façon de se libérer de toutes les limitations liées au copyright?

Non. En dernière instance, je trouve que ce n’est que du formalisme, de la simple transformation de son. L’important est toujours que les gens soient clairs à propos de ce qu’ils offrent. S’il y a une idée derrière ce qu’ils font, ils devraient l’expliquer, la rendre accessible, par exemple à travers des textes. Sinon, on tombe dans le formalisme vide. Chez Sachiko M, par exemple, pour moi, il n'y a qu’une performance en matière d’improvisation. Cela ne va nulle part. C'est mon problème avec la grande majorité de cette musique: ce n’est que de l’ennui et du vide. Il y a un manque total d’intentions, et les choses deviennent un pur défi technique.

- Comment se fait-il que tu sois sur Mille Plateaux?

Je suis entré en contact avec les gens de Mille Plateaux en 1996, ou 1997. C’était lorsque je quittais Instinct Records à New York, une expérience qui s’était révélée un très mauvais deal. J’étais donc à la recherche d'un moyen qui permette de faire tranquillement mes choses à moi. Mon premier travail a été "Die Roboter Rubato", à partir des solos de piano de Kraftwerk, et ils ont été les seuls à réagir. Ils étaient vraiment enthousiastes. Je leurs avais envoyé mes textes avec les cassettes; ils m’ont appelé et m’ont dit: "Nous avons reçu tes textes et nous les aimons beaucoup", sans faire la moindre référence aux cassettes.Ce fut très rafraîchissant pour moi, qui venait d’un label où on m’interdisait d’écrire, sous le prétexte que ça donnerait une mauvaise image de nous.
[>> on retrouve certains textes théoriques de Terre Thaemlitz sur le site mille plateaux]

- Tu es souvent en contact avec le monde académique. Ne trouves-tu pas ce milieu trop conservateur?

Pas vraiment. Dans un certain sens, dans l’industrie du disque les réactions sont bien plus prévisibles que dans le milieu académique. Un club, c’est souvent juste quelque chose qui tourne autour de l’exploitation d’un bar, c'est tout. Les gens qui participent à des symposiums ont parfois des inquiétudes d'un autre genre que celles des exploitants de bars. Moi je peux me produire dans n’importe quel milieu, parce que je crois que, de toute façon, toute performance implique des concessions de la part de l’artiste, du public, des organisateurs. Mais je reste critique envers les deux mondes.

- Un des points essentiels de ta critique de l’industrie du disque est son incapacité à gérer tout ce qui n'est répond pas à une étiquette. J’ai du mal à comprendre cet argument, parce que on voit très souvent le contraire: des disques dont on vante comme grand mérite le simple fait qu'ils mélangent plusieurs styles (par exemple, "achetez la nouvelle sensation: ils ont découvert le heavy-metal-bossa-nova")…

C’est vrai que ça arrive d’un point de vue marketing. Mais, quand tu écoutes la musique, cela reste toujours dans les limites d'une catégorie: pop, soul, r’n’b, ... Et même d’un point de vue marketing, cela arrive surtout dans les labels indie: des choses comme Radiohead, par exemple. En général, l'industrie est réticente au mélange. Quand j’ai fait mon projet "G.R.R.L.", où chaque plage correspond à un style différent de musique de danse, les distributeurs sont devenus fous. Ils disaient: "Nous, c’est la jungle, on ne peut pas prendre ça". Ou bien: "Nous, c’est la techno, désolé". C’etait invendable. Ce que je fais sur Mille Plateaux, je crois que ça se vend grâce à ce que le label évoque dans la tête des distributeurs, et pas vraiment grâce à ma musique.

- Cela te gêne?
Cela peut devenir frustrant à la longue, oui. Tu as comme une bulle protectrice en verre autour de toi. Mais je suis quand même très content de travailler avec eux, et eux ils sont contents de m’avoir. Ils sont très intéressés par les artistes capables de produire un discours, et, soyons sincères, la plupart des artistes qui travaillent avec eux ne sont pas très branchés théorie. Généralement le discours intéresse plus les labels, les critiques et le public que les artistes.

- Est-ce si important de créer du discours autour de la musique?

Oui, certainement. Je ne suis pas du tout d’accord avec les gens qui disent qu’il ne faut pas parler de la musique qu’on fait sous prétexte qu'on court alors le risque de la "polluer". Si tu ne parles pas de ta musique, c’est les autres qui vont le faire, et alors elle sera vraiment "polluée". Ils diront: "C’est de la musique électronique", ou bien "Il joue de la musique de danse". Et, à partir de là, les gens n’y verront plus rien d’autre.

Interview par Gloria
Bruxelles / mai 2001