interview

Red photographié par John B. Root (c) www.rectangle.org


RED
Le fond de l'air est rouge


Philippe
Paris / février 2001






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redfelk.jpg (14275 octets)












































A la fin de l’année dernière une petite météorite sonore nous a percé le coeur : sorti sur Rectangle " Felk " est le premier vrai album d’Olivier Lambin - rouquin trentenaire logiquement auto baptisé Red. Ce bouleversant album de deuil propose une coexistence inédite de blues dépouillé à l’ancienne, de pulsations électroniques austro-allemandes et de percées d’improvisations enfantines. A hauteur d’homme et en huit chansons, Red y prouve que la vie, malgré toutes les difficultés qu’elle charrie, peut temporairement vaincre la mort.
Le dimanche 11 février 2001, dans un petit bar au bord du canal Saint-Martin, Red donne avec Noël Akchoté un concert inoubliable. Les deux sets de 45 minutes balaient un champ de sonorités et d’émotions beaucoup plus variées que sur l’album. Red passe des chuchotements aux cris... Sans crier gare, sa guitare acoustique vrombit, son visage s’empourpre et son front sue à grosse gouttes… Puis la confidence ou la plainte reprennent le pas sur la colère ou la douleur. Agenouillé devant ses pédales et sa guitare posée à plat sur le carrelage, Noël Akchoté se met totalement au service du chanteur qu’il accompagne de quelques effets retenus de soulignage ou de ponctuation. Le blues n’est pas mort; il est bien incrusté dans nos vies et pour la première fois depuis longtemps il trouve un écho musical dont nous ne sommes plus séparés par un fossé de 15.000 km ou de 70 ans. Il est là, aujourd’hui et à portée de main, tout près de chez nous.

Olivier Lambin (Red): Alors c’est toi qui a sorti le disque pour enfants de Jad Fair et son frère (Jad & David Fair "sings your little babies to sleep" ubik, 1998) ? C’est un disque que j’adore, que j’écoute avec mes enfants. C’est un vrai disque de blues. Honnêtement, je ne m’attendais pas à ça de Jad Fair mais il y a vraiment quelque chose de fort sur ce disque.

- Je sais que tu as joué dans pas mal de groupes avant de jouer tout seul et de faire la musique qu’on retrouve sur ton premier "vrai" album ("Felk", Rectangle 2000). Tu peux un peu expliquer comment tu en es arrivé là ?
J’ai commencé à jouer de la musique en étant gamin et en apprenant la guitare classique. Mais ça n’a pas duré très très longtemps! J’étais tout gamin et j’ai tenu deux ans. Ca m’a donné les bases : je savais comment on pince une corde. Plus tard, quand j’avais quatorze / quinze ans, j’ai joué comme bassiste dans un groupe de rock à l’école, en internat. Puis, je suis passé guitariste parce que ce qui m’intéressait dans ce groupe c’était d’écrire des chansons. Ce groupe était plutôt con, il faut bien le dire. Puis j’ai eu ma période Cure…

- Comme tout le monde, ou presque…
Je ne l’ai pas jouée cet après-midi mais tu sais que je fait une reprise de 10.15 Saturday Night de Cure. Je pense vraiment que c’est une des plus belles chansons qui aient jamais été écrites. Le texte est terrible: d’une simplicité et d’une mortitude complètes. D’ailleurs tout ce premier album avec le frigo sur la pochette est exemplaire : c’est le tournant entre le punk et la pop. C’est un vrai de disque de chansons et ca a été une de mes écoutes essentielles. Encore après, à Annecy j’ai monté un vrai groupe rock " de route " c’est-à-dire qui ne faisait que des concerts. On a joué à peu près 300 concerts en cinq ans! Il faut que je te raconte que quand j’avais quatre ans on m’avait donné deux 45 tours : un Bob Dylan époque "Blonde On Blonde" et Honky-Tonk Woman des Rolling Stones. Dès ce moment, je me suis dit "Je veux faire ça, moi aussi!". Et avec ce groupe j’étais content de réaliser ce vieux rêve de gosse. C’était le stéréotype du groupe de rockeurs qui boivent et qui tournent dans leur fourgon. C’était génial. J’ai vécu de ça pendant cinq ans avant que le groupe ne se sépare, tout en restant en bons termes.
Là je me suis retiré à Rennes. A ce moment - plus par des gens qui m’envoyaient des trucs à écouter que par des gens de Rennes d’ailleurs - j’ai découvert pas mal de choses en musiques free et en musiques électroniques. Vincent Domeyne, journaliste au 491 m’a prêté beaucoup de disques et m’a fait découvrir é-nor-mé-ment de trucs, comme Derek Bailey par exemple. C’est aussi lui qui m’a fait rencontrer Noël Akchoté. Et je me suis à expérimenter dans ce sens-là, sans aller tout à fait dans le sens du courant parce que je ne venais pas de là: je ne suis pas un jazzman. Je ne connais aucun standard de jazz à la guitare et j’en suis assez fier! Au moins je ne bousille rien… J’en ai marre d’entendre des pianistes qui massacrent Monk tous les soirs dans les bistrots!

- Si on explique la rencontre entre cette forme de vieux blues et la musique électronique qu’on retrouve sur " Felk " à quelqu’un qui n’a pas écouté le disque, cela peut vraiment sonner comme le prototype de l’idée opportuniste, du plan marketing…
Je peux donner une réponse assez simple : la pulse de la musique électronique correspond tout à fait à la pulse de Johnny Lee Hooker quand il tape avec une capsule de bière ou Bo Diddley qui fait le même accord tout au long d’un morceau. C’est exactement la même chose, cela veut dire la même chose. Pour moi cela n’a aucune importance que le son soit électronique ou pas.

- Et tu t’es d’abord rendu compte de cette correspondance en tant qu’auditeur de la musique des autres ou directement par la pratique, dans ta propre musique ?
Comment c’est venu ? [Quelques secondes d’introspection] En fait c’est venu du fait que j’étais tout seul et que les machines m’intéressaient. Mais je n’ai pas voulu faire un disque de blues en enregistrant " Felk ". C’est un disque non calculé que j’ai fait parce que le chanteur du groupe dont je parlais toute à l’heure s’est éclaté contre un poteau en voiture et que ça m’a profondément atteint. J’avais besoin de mettre cette émotion quelque part. Ce disque ne parle que de lui, que de ça. Mais au niveau technique, pour moi c’est pareil d’appuyer sur un bouton ou de taper du pied. L’intention du disque n’est pas de faire un truc kitsch, inhabituel ou de me faire remarquer. Cet après-midi par exemple pour le concert avec Noël Akchoté, il n’y avait pas une machine. Et j’aurais pu jouer les mêmes chansons tout seul. Les chansons elles vivent par elles-mêmes.

- Mais tu as procédé comment concrètement pour l’enregistrement du disque?
C’est enregistré sur un PC. J’ai utilisé les machines comme un outil, comme une source sonore… Mais au même titre que les sons d’ambiance, que les bruits ambiants…

- Dans la mini-interview qu’on retrouve sur le site Rectangle tu affirmes qu’un arrangement peut pour toi se limiter à ouvrir la fenêtre et de laisser entrer les sons de la ville ou de la campagne…
Quand John Cage se met 4 min 33 sec au piano sans rien faire, c’est une façon de dire aux gens : " Ce qui vous entoure, c’est des sons ". Et c’est harmonieux les sons de la vie. Il n’y a pas que du bruit dans tout ça.

- Pour " Felk " tu as procédé plutôt par enregistrement live ou plutôt par superposition de couches, par mixage ?
A part les interventions au début et à la fin de Baby, Please Don’t Go, tout est en direct. Ce sont les deux seules passages qui sont montés. Les machines, la voix, les petites filles, tout ça c’est du direct. Le PC tourne avec les boîtes à rythmes et les machines, le micro devant la table et je chante mes chansons en jouant de la gratte. Puis si ma fille arrive et veux me parler, je m’arrête parce que ce qu’elle a à me dire est plus important que ma musique. Je ne vais pas la gifler parce qu’elle me parle au milieu d’un morceau. Quand j’entends certains musiciens parler, je suis sûr qu’eux en seraient capables! La vie c’est plus important que la musique pour moi. C’est clair. Même si je crèverais immédiatement en abandonnant la musique mais n’empêche que la vie, les gens qui m’entourent passent toujours avant. Je ne demande par exemple pas aux gens qui viennent à mes concerts de faire silence s’ils ont envie de vivre, de discuter. Un concert c’est pas la messe: on n’est pas obligé d’écouter ce que dit le curé! Il y a des lieux où les gens ne supportent pas que d’autres boivent, fument ou discutent mais ça me casse les couilles cette attitude. Tu dois le retranscrire : CA ME CASSE LES COUILLES! Ca m’énerve: si le mec à côté de toi t’adresse la parole, c’est plus important que ce que fait le musicien.

- Le fait de tout enregistrer en direct et de laisser entre le côté impondérable de la vie dans tes enregistrements implique que tu choisis entre plusieurs prises ou…
Non, " Felk " est fait en une prise à part deux morceaux : Baby, please don’t go en deux prises et I get on my own special way pour laquelle il y a aussi eu deux prises. J’ai choisi celle où il y a l’intervention de Margot. Cette intervention était tellement fabuleuse : c’est le seul rayon de soleil qu’il y a dans ce disque et il intervient à la fin de l’album en ouvrant sur une sacrée percée d’espoir. C’est peut-être grâce à cet espoir-là que je continue aujourd’hui. Cela donne peut-être aussi un petit côté esthétique mais peu importe…

- Ca le serait si c’était prémédité / calculé mais ce n’est visiblement pas le cas…
En effet, je te jure qu’elle est arrivée dans la pièce après avoir visité la cave, qui l’avait attirée. Mais c’est aussi lugubre ; ce n’est pas si gai que ça ce qu’elle dit. On y retrouve toutes les angoisses de l’enfance. Peurs d’enfant qu’on retrouve aussi dans ce que je fais. Il faut arrêter de dire qu’un enfant c’est bête. Un enfant à cinq ans ça vit des histoires d’amour terribles, qui ont beaucoup plus le blues que n’importe quelle chanson de blues. Ils ont le blues, les enfants. Ils ont peur et ils le disent à travers un langage qui est proche du blues. Que les choses soient claires : ce n’est pas le côté esthétique du blues qui m’intéresse. Ce qui m’attire c’est qu’avec des paroles pauvres et des accords pauvres tu exprimes un truc qui est dans ton ventre. Comme avec le free. A la différence que le free est associé au jazz et que beaucoup de gens se mettent à l’écouter sous un angle esthétique. Le problème c’est que Monk, les gens trouvent ça beau. Moi je ne trouve pas ça " beau " : c’est même dégueulasse de vie. Il est en train de crever d’album en album : il y a de moins en moins de notes ; à la fin il ne dit plus rien et il crève. Ce n’est pas une belle histoire, c’est archi-noir. C’est pire que " Tournez manège "… Bien sûr ça s’écoute mais je ne crois pas qu’on puisse dire que c’est " beau ". Je ne sais pas ce que veut dire ce mot…
J’en ai marre de l’esthétisme. Par exemple, en ce moment c’est la petite mode d’appuyer sur un Bontempi, de chanter des paroles rigolottes et d’être in. Pour moi, c’est du pur esthétisme. Ca m’énerve parce que ce sont des gens qui n’ont rien à dire. Je ne fais pas de la musique pour la musique. En ce qui me concerne, je pourrais tout aussi bien faire de la peinture… Ca serait de la peinture violente, pire que Jackson Pollock. Je n’aborde jamais ma musique avec l’idée de faire quelque chose de beau. Je n’appartiens pas à une gente, à une tribu d’indiens qui ne veulent pas sortir de leur territoire. Je ne suis ni un intégriste de la musique électronique, ni de la musique improvisée, ni de la chanson. On est quand même en 2001 ! On pourrait arrêter de dire que le "free" c’est l’avant-garde. Le premier album de Derek Bailey – musicien dont je respecte tout à fait l’ouverture d’esprit, d’ailleurs – date d’avant ma naissance!

- En écoutant ton album je suis incapable de prévoir la suite. Je peux à la fois imaginer un scénario à la Palace / Will Oldham où tu continuerais à faire des disques très bien mais très proches les uns des autres ou un scénario beaucoup plus éclaté, plutôt à la Jim O’Rourke…
Pour illustrer la première voie tu pourrais citer Alan Vega aussi. Mais, franchement, le prochain disque est déjà fini. Il n’y a plus qu’à le mixer…
[Un camion poubelle de la Propreté de Paris négocie son virage à 3 mètres de notre table. On ne s’entend plus parler : les sons de la ville s’immiscent dans notre conversation… Splendide illustration des théories de l’arrangement selon Red! ] Ca, c’est génial! Ecoute cette musique! C’est génial!
Le prochain album, c’est un projet assez bizarre: j’ai repris un album complet de Leonard Cohen, même si cela devient quand même du Red au final. Pour moi "Songs From a Room" de 1969 est le plus beau disque de chanson qui a jamais été fait. Il n’y a donc aucune rivalité de ma part. Je ne me prends pas pour Cohen. Je reprends juste les chansons par amour du disque et j’ai la chance que Rectangle soit un label qui permette de concrétiser ce genre de projets un peu fous. L’idée de départ était d’enregistrer de faux disques de Cohen et d’aller discrètement les poser dans les rayons de la Fnac! Après cet album-là, je ne sais pas ce que donnera la suite…

- Dans le concert de cet après-midi il y avait beaucoup plus de contrastes et de dynamique que sur le disque…
Il faut rester sérieux quand même : je joue dans un bar où les gens ne sont pas assis, boivent des bières… Je ne vais pas donner un concert super intimiste.

- Mais sur le disque il y a une très grande cohérence : c’est un véritable album qui s’écoute de A à Z où mêmes les reprises passent presque inaperçues, sont réappropriées et intégrées à l’ensemble…
C’est exact: c’est un album et pas une compilation de chansons. "Felk" a été enregistré en l’espace de 8 jours. "Songs From a Room" c’est aussi un projet d’album et ça sera encore le cas pour le troisième. J’y tiens. Les disques que j’écoute ne sont pas des recueils de morceaux mais de vrais albums: "Pet Sounds" des Beach Boys, par exemple: un autre de mes albums de tous temps. Il faut dire une fois pour toute que ce n’est pas du tout kitsch et que Brian Wilson est un sacré génie.

- Et reprendre un album entier, j’imagine que c’est encore beaucoup plus compliqué que de reprendre une chanson isolée ?
Oui, oui. C’est pas évident. Il y a beaucoup plus d’heures d’enregistrement que pour "Felk"… Mais ça se sent à l’écoute. En fait le troisième album est déjà un peu dans ma tête: cela partira probablement plus de la country. Le dernier Johnny Cash par exemple m’a troué le cul.

- Tu peux un peu parler de ton projet parallèle actuel : le groupe Hang Left Devil ?
C’est beaucoup plus simple. Ce sont des copains: on se retrouve / on branche / on joue! On va sortir un album qu’on avait enregistré avant que notre claviériste ne meure. S'il avait encore été là, il aurait voulu que ça sorte. Musicalement, ce sont des lignes de rock (Rennes est une ville très rock) mais il ne faut pas s’y tromper: c’est tout aussi improvisé que Derek Bailey. Il y a des trucs excellents dans le rock garage des années soixante. C’est typiquement parisien de réagir en faisant comme si ce qui date d’il y a trois ans n’existe plus… Pour moi, Mozart ou Beethoven c’était hier. Charlie Parker et Albert Ayler aussi. A la sortie de "Felk", Pascal Bouaziz de Mendelson a cité Robert Wyatt. Du coup, j’ai réécouté "Rock Bottom" et même si le son est un peu kitsch, date un peu, l’intention me plaît énormément. C’est touchant à mort.

- N’empêche que je n’ai pas l’impression que tu fais une "musique de fan" où tu essayerais de te rapprocher des artistes que tu apprécies.
Il faut quand même avouer que j’ai parfois un peu tendance à donner dans le Tom Waits. Mais bon, je me sens proche de lui. Cela ne m’étonnerait pas qu’on aie à peu près la même discothèque : Kurt Weill, Howlin’ Wolf, Johnny Cash (pour qui Tom Waits a d’ailleurs composé une superbe chanson sur le premier album de sa dernière trilogie). Vraiment le dernier Johnny Cash me bouleverse. Je n’en ai rien à foutre qu’on pense que c’est de la musique pour routiers. C’est plutôt de la musique de damnés. Il reprend I See a Darkness avec Will Oldham et se permet même de reprendre One le gros tube commercial de U2. Tout ça sans un gramme de reverb’. Il en fait une merveille… C’est superbe! Et je suis très à l’aise par rapport au fait de jouer des reprises: si les chansons ont été écrites c’est pour qu’on les joue. J’espère que si Leonard Cohen apprend l’existence de mon prochain disque, même s’il ne l’apprécie pas, ça le touchera qu’un petit Français inconnu reprenne un disque à peu près aussi âgé que lui. Savoir que Will Oldham apprécie "Felk", cela me fait évidemment plaisir…Je n’ai pas envie de me casser la tête par rapport à des questions de grand public ou de public branché: il y a des chansons d’Adamo comme Les filles du bord de mer ou Permettez Monsieur ("C’est ma dernière chanson, ne fais pas ces yeux furibonds") que je trouve renversantes. Je m’en fous du statut branché ou pas de ces morceaux. Cela ne me pose aucun problème d’écouter Albert Ayler et Ornette Coleman dans la minute qui suit. Les gens à qui ça pose un problème, c’est triste pour eux. Il feraient bien de réfléchir à ce qu’est la musique et où se placent les enjeux…

interview par Philippe / Paris / Février 2001

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