A la fin de lannée dernière une petite météorite sonore nous a
percé le coeur : sorti sur Rectangle " Felk " est le premier
vrai album dOlivier Lambin - rouquin trentenaire logiquement auto baptisé Red. Ce
bouleversant album de deuil propose une coexistence inédite de blues dépouillé à
lancienne, de pulsations électroniques austro-allemandes et de percées
dimprovisations enfantines. A hauteur dhomme et en huit chansons, Red y prouve
que la vie, malgré toutes les difficultés quelle charrie, peut temporairement
vaincre la mort.
Le dimanche 11 février 2001, dans un petit bar au bord du canal Saint-Martin, Red donne
avec Noël Akchoté un concert inoubliable. Les deux sets de 45 minutes balaient un champ
de sonorités et démotions beaucoup plus variées que sur lalbum. Red passe
des chuchotements aux cris... Sans crier gare, sa guitare acoustique vrombit, son visage
sempourpre et son front sue à grosse gouttes
Puis la confidence ou la plainte
reprennent le pas sur la colère ou la douleur. Agenouillé devant ses pédales et sa
guitare posée à plat sur le carrelage, Noël Akchoté se met totalement au service du
chanteur quil accompagne de quelques effets retenus de soulignage ou de ponctuation.
Le blues nest pas mort; il est bien incrusté dans nos vies et pour la première
fois depuis longtemps il trouve un écho musical dont nous ne sommes plus séparés par un
fossé de 15.000 km ou de 70 ans. Il est là, aujourdhui et à portée de main, tout
près de chez nous.Olivier Lambin (Red): Alors cest toi qui a sorti le disque
pour enfants de Jad Fair et son frère (Jad & David Fair "sings your little
babies to sleep" ubik, 1998) ? Cest un disque que jadore, que
jécoute avec mes enfants. Cest un vrai disque de blues. Honnêtement, je ne
mattendais pas à ça de Jad Fair mais il y a vraiment quelque chose de fort sur ce
disque.
- Je sais que tu as joué dans pas mal de groupes avant de jouer tout seul et
de faire la musique quon retrouve sur ton premier "vrai" album
("Felk", Rectangle 2000). Tu peux un peu expliquer comment tu en es arrivé
là ?
Jai commencé à jouer de la musique en étant gamin et en apprenant la guitare
classique. Mais ça na pas duré très très longtemps! Jétais tout gamin et
jai tenu deux ans. Ca ma donné les bases : je savais comment on pince
une corde. Plus tard, quand javais quatorze / quinze ans, jai joué comme
bassiste dans un groupe de rock à lécole, en internat. Puis, je suis passé
guitariste parce que ce qui mintéressait dans ce groupe cétait
décrire des chansons. Ce groupe était plutôt con, il faut bien le dire. Puis
jai eu ma période Cure
- Comme tout le monde, ou presque
Je ne lai pas jouée cet après-midi mais tu sais que je fait une reprise de 10.15
Saturday Night de Cure. Je pense vraiment que cest une des plus belles chansons
qui aient jamais été écrites. Le texte est terrible: dune simplicité et
dune mortitude complètes. Dailleurs tout ce premier album avec le
frigo sur la pochette est exemplaire : cest le tournant entre le punk et la
pop. Cest un vrai de disque de chansons et ca a été une de mes écoutes
essentielles. Encore après, à Annecy jai monté un vrai groupe rock " de
route " cest-à-dire qui ne faisait que des concerts. On a joué à peu
près 300 concerts en cinq ans! Il faut que je te raconte que quand javais quatre
ans on mavait donné deux 45 tours : un Bob Dylan époque "Blonde On
Blonde" et Honky-Tonk Woman des Rolling Stones. Dès ce moment, je me suis
dit "Je veux faire ça, moi aussi!". Et avec ce groupe jétais content de
réaliser ce vieux rêve de gosse. Cétait le stéréotype du groupe de rockeurs qui
boivent et qui tournent dans leur fourgon. Cétait génial. Jai vécu de ça
pendant cinq ans avant que le groupe ne se sépare, tout en restant en bons termes.
Là je me suis retiré à Rennes. A ce moment - plus par des gens qui menvoyaient
des trucs à écouter que par des gens de Rennes dailleurs - jai découvert
pas mal de choses en musiques free et en musiques électroniques. Vincent Domeyne,
journaliste au 491 ma prêté beaucoup de disques et ma fait découvrir
é-nor-mé-ment de trucs, comme Derek Bailey par exemple. Cest aussi lui qui
ma fait rencontrer Noël Akchoté. Et je me suis à expérimenter dans ce sens-là,
sans aller tout à fait dans le sens du courant parce que je ne venais pas de là: je ne
suis pas un jazzman. Je ne connais aucun standard de jazz à la guitare et jen suis
assez fier! Au moins je ne bousille rien
Jen ai marre dentendre des
pianistes qui massacrent Monk tous les soirs dans les bistrots!
- Si on explique la rencontre entre cette forme de vieux blues et la musique
électronique quon retrouve sur " Felk " à quelquun qui
na pas écouté le disque, cela peut vraiment sonner comme le prototype de
lidée opportuniste, du plan marketing
Je peux donner une réponse assez simple : la pulse de la musique électronique
correspond tout à fait à la pulse de Johnny Lee Hooker quand il tape avec une capsule de
bière ou Bo Diddley qui fait le même accord tout au long dun morceau. Cest
exactement la même chose, cela veut dire la même chose. Pour moi cela na aucune
importance que le son soit électronique ou pas.
- Et tu tes dabord rendu compte de cette correspondance en tant
quauditeur de la musique des autres ou directement par la pratique, dans ta propre
musique ?
Comment cest venu ? [Quelques secondes dintrospection] En fait cest
venu du fait que jétais tout seul et que les machines mintéressaient. Mais
je nai pas voulu faire un disque de blues en enregistrant
" Felk ". Cest un disque non calculé que jai fait parce
que le chanteur du groupe dont je parlais toute à lheure sest éclaté contre
un poteau en voiture et que ça ma profondément atteint. Javais besoin de
mettre cette émotion quelque part. Ce disque ne parle que de lui, que de ça. Mais au
niveau technique, pour moi cest pareil dappuyer sur un bouton ou de taper du
pied. Lintention du disque nest pas de faire un truc kitsch, inhabituel ou de
me faire remarquer. Cet après-midi par exemple pour le concert avec Noël Akchoté, il
ny avait pas une machine. Et jaurais pu jouer les mêmes chansons tout seul.
Les chansons elles vivent par elles-mêmes.
- Mais tu as procédé comment concrètement pour lenregistrement du
disque?
Cest enregistré sur un PC. Jai utilisé les machines comme un outil, comme
une source sonore
Mais au même titre que les sons dambiance, que les bruits
ambiants
- Dans la mini-interview quon retrouve sur le site Rectangle tu affirmes
quun arrangement peut pour toi se limiter à ouvrir la fenêtre et de laisser entrer
les sons de la ville ou de la campagne
Quand John Cage se met 4 min 33 sec au piano sans rien faire, cest une façon de
dire aux gens : " Ce qui vous entoure, cest des sons ". Et
cest harmonieux les sons de la vie. Il ny a pas que du bruit dans tout ça.
- Pour " Felk " tu as procédé plutôt par enregistrement
live ou plutôt par superposition de couches, par mixage ?
A part les interventions au début et à la fin de Baby, Please Dont Go,
tout est en direct. Ce sont les deux seules passages qui sont montés. Les machines, la
voix, les petites filles, tout ça cest du direct. Le PC tourne avec les boîtes à
rythmes et les machines, le micro devant la table et je chante mes chansons en jouant de
la gratte. Puis si ma fille arrive et veux me parler, je marrête parce que ce
quelle a à me dire est plus important que ma musique. Je ne vais pas la gifler
parce quelle me parle au milieu dun morceau. Quand jentends certains
musiciens parler, je suis sûr queux en seraient capables! La vie cest plus
important que la musique pour moi. Cest clair. Même si je crèverais immédiatement
en abandonnant la musique mais nempêche que la vie, les gens qui mentourent
passent toujours avant. Je ne demande par exemple pas aux gens qui viennent à mes
concerts de faire silence sils ont envie de vivre, de discuter. Un concert
cest pas la messe: on nest pas obligé découter ce que dit le curé! Il
y a des lieux où les gens ne supportent pas que dautres boivent, fument ou
discutent mais ça me casse les couilles cette attitude. Tu dois le retranscrire : CA
ME CASSE LES COUILLES! Ca ménerve: si le mec à côté de toi tadresse la
parole, cest plus important que ce que fait le musicien.
- Le fait de tout enregistrer en direct et de laisser entre le côté
impondérable de la vie dans tes enregistrements implique que tu choisis entre plusieurs
prises ou
Non, " Felk " est fait en une prise à part deux morceaux : Baby,
please dont go en deux prises et I get on my own special way pour
laquelle il y a aussi eu deux prises. Jai choisi celle où il y a
lintervention de Margot. Cette intervention était tellement fabuleuse :
cest le seul rayon de soleil quil y a dans ce disque et il intervient à la
fin de lalbum en ouvrant sur une sacrée percée despoir. Cest
peut-être grâce à cet espoir-là que je continue aujourdhui. Cela donne
peut-être aussi un petit côté esthétique mais peu importe
- Ca le serait si cétait prémédité / calculé mais ce nest
visiblement pas le cas
En effet, je te jure quelle est arrivée dans la pièce après avoir visité la
cave, qui lavait attirée. Mais cest aussi lugubre ; ce nest pas si
gai que ça ce quelle dit. On y retrouve toutes les angoisses de lenfance.
Peurs denfant quon retrouve aussi dans ce que je fais. Il faut arrêter de
dire quun enfant cest bête. Un enfant à cinq ans ça vit des histoires
damour terribles, qui ont beaucoup plus le blues que nimporte quelle chanson
de blues. Ils ont le blues, les enfants. Ils ont peur et ils le disent à travers un
langage qui est proche du blues. Que les choses soient claires : ce nest pas le
côté esthétique du blues qui mintéresse. Ce qui mattire cest
quavec des paroles pauvres et des accords pauvres tu exprimes un truc qui est dans
ton ventre. Comme avec le free. A la différence que le free est associé au jazz et que
beaucoup de gens se mettent à lécouter sous un angle esthétique. Le problème
cest que Monk, les gens trouvent ça beau. Moi je ne trouve pas ça
" beau " : cest même dégueulasse de vie. Il est en train
de crever dalbum en album : il y a de moins en moins de notes ; à la fin
il ne dit plus rien et il crève. Ce nest pas une belle histoire, cest
archi-noir. Cest pire que " Tournez manège "
Bien sûr
ça sécoute mais je ne crois pas quon puisse dire que cest
" beau ". Je ne sais pas ce que veut dire ce mot
Jen ai marre de lesthétisme. Par exemple, en ce moment cest la petite
mode dappuyer sur un Bontempi, de chanter des paroles rigolottes et dêtre in.
Pour moi, cest du pur esthétisme. Ca ménerve parce que ce sont des gens qui
nont rien à dire. Je ne fais pas de la musique pour la musique. En ce qui me
concerne, je pourrais tout aussi bien faire de la peinture
Ca serait de la peinture
violente, pire que Jackson Pollock. Je naborde jamais ma musique avec lidée
de faire quelque chose de beau. Je nappartiens pas à une gente, à une tribu
dindiens qui ne veulent pas sortir de leur territoire. Je ne suis ni un
intégriste de la musique électronique, ni de la musique improvisée, ni de la chanson.
On est quand même en 2001 ! On pourrait arrêter de dire que le "free"
cest lavant-garde. Le premier album de Derek Bailey musicien dont je
respecte tout à fait louverture desprit, dailleurs date
davant ma naissance!
- En écoutant ton album je suis incapable de prévoir la suite. Je peux à la
fois imaginer un scénario à la Palace / Will Oldham où tu continuerais à faire des
disques très bien mais très proches les uns des autres ou un scénario beaucoup plus
éclaté, plutôt à la Jim ORourke
Pour illustrer la première voie tu pourrais citer Alan Vega aussi. Mais, franchement, le
prochain disque est déjà fini. Il ny a plus quà le mixer
[Un camion poubelle de la Propreté de Paris négocie son virage à 3 mètres de notre
table. On ne sentend plus parler : les sons de la ville simmiscent dans
notre conversation
Splendide illustration des théories de larrangement selon
Red! ] Ca, cest génial! Ecoute cette musique! Cest génial!
Le prochain album, cest un projet assez bizarre: jai repris un album complet
de Leonard Cohen, même si cela devient quand même du Red au final. Pour moi "Songs
From a Room" de 1969 est le plus beau disque de chanson qui a jamais été fait. Il
ny a donc aucune rivalité de ma part. Je ne me prends pas pour Cohen. Je reprends
juste les chansons par amour du disque et jai la chance que Rectangle soit un label
qui permette de concrétiser ce genre de projets un peu fous. Lidée de départ
était denregistrer de faux disques de Cohen et daller discrètement les poser
dans les rayons de la Fnac! Après cet album-là, je ne sais pas ce que donnera la
suite
- Dans le concert de cet après-midi il y avait beaucoup plus de contrastes et
de dynamique que sur le disque
Il faut rester sérieux quand même : je joue dans un bar où les gens ne sont pas
assis, boivent des bières
Je ne vais pas donner un concert super intimiste.
- Mais sur le disque il y a une très grande cohérence : cest un
véritable album qui sécoute de A à Z où mêmes les reprises passent presque
inaperçues, sont réappropriées et intégrées à lensemble
Cest exact: cest un album et pas une compilation de chansons. "Felk"
a été enregistré en lespace de 8 jours. "Songs From a Room" cest
aussi un projet dalbum et ça sera encore le cas pour le troisième. Jy tiens.
Les disques que jécoute ne sont pas des recueils de morceaux mais de vrais albums:
"Pet Sounds" des Beach Boys, par exemple: un autre de mes albums de tous temps.
Il faut dire une fois pour toute que ce nest pas du tout kitsch et que Brian Wilson
est un sacré génie.
- Et reprendre un album entier, jimagine que cest encore beaucoup
plus compliqué que de reprendre une chanson isolée ?
Oui, oui. Cest pas évident. Il y a beaucoup plus dheures
denregistrement que pour "Felk"
Mais ça se sent à lécoute.
En fait le troisième album est déjà un peu dans ma tête: cela partira probablement
plus de la country. Le dernier Johnny Cash par exemple ma troué le cul.
- Tu peux un peu parler de ton projet parallèle actuel : le groupe Hang
Left Devil ?
Cest beaucoup plus simple. Ce sont des copains: on se retrouve / on branche / on
joue! On va sortir un album quon avait enregistré avant que notre claviériste ne
meure. S'il avait encore été là, il aurait voulu que ça sorte. Musicalement, ce sont
des lignes de rock (Rennes est une ville très rock) mais il ne faut pas sy tromper:
cest tout aussi improvisé que Derek Bailey. Il y a des trucs excellents dans le
rock garage des années soixante. Cest typiquement parisien de réagir en faisant
comme si ce qui date dil y a trois ans nexiste plus
Pour moi, Mozart ou
Beethoven cétait hier. Charlie Parker et Albert Ayler aussi. A la sortie de
"Felk", Pascal Bouaziz de Mendelson a cité Robert Wyatt. Du coup, jai
réécouté "Rock Bottom" et même si le son est un peu kitsch, date un peu,
lintention me plaît énormément. Cest touchant à mort.
- Nempêche que je nai pas limpression que tu fais une
"musique de fan" où tu essayerais de te rapprocher des artistes que tu
apprécies.
Il faut quand même avouer que jai parfois un peu tendance à donner dans le Tom
Waits. Mais bon, je me sens proche de lui. Cela ne métonnerait pas quon aie
à peu près la même discothèque : Kurt Weill, Howlin Wolf, Johnny Cash (pour
qui Tom Waits a dailleurs composé une superbe chanson sur le premier album de sa
dernière trilogie). Vraiment le dernier Johnny Cash me bouleverse. Je nen ai rien
à foutre quon pense que cest de la musique pour routiers. Cest plutôt
de la musique de damnés. Il reprend I See a Darkness avec Will Oldham et se
permet même de reprendre One le gros tube commercial de U2. Tout ça sans un
gramme de reverb. Il en fait une merveille
Cest superbe! Et je suis
très à laise par rapport au fait de jouer des reprises: si les chansons ont été
écrites cest pour quon les joue. Jespère que si Leonard Cohen apprend
lexistence de mon prochain disque, même sil ne lapprécie pas, ça le
touchera quun petit Français inconnu reprenne un disque à peu près aussi âgé
que lui. Savoir que Will Oldham apprécie "Felk", cela me fait évidemment
plaisir
Je nai pas envie de me casser la tête par rapport à des questions de
grand public ou de public branché: il y a des chansons dAdamo comme Les filles
du bord de mer ou Permettez Monsieur ("Cest ma dernière
chanson, ne fais pas ces yeux furibonds") que je trouve renversantes. Je
men fous du statut branché ou pas de ces morceaux. Cela ne me pose aucun problème
découter Albert Ayler et Ornette Coleman dans la minute qui suit. Les gens à qui
ça pose un problème, cest triste pour eux. Il feraient bien de réfléchir à ce
quest la musique et où se placent les enjeux
interview par Philippe / Paris / Février 2001