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Mardi 18 janvier 2000, 9 heures 15 minutes, je me réveille après une nuit agitée. Mal à la gorge. Grippe ? Je prends mon petit déjeuner (café, céréales, biscottes au beurre, café, cigarette, mal à la gorge), en regardant sur France 2 une émission appelée Cest au programme. Débile. Je mhabille, je pars vers 10 heures, direction la Sécurité Sociale du 11ème arrondissement, rue de la Pierre Levée. On ne ma toujours pas remboursé les médicaments de ma grippe de décembre. Jattends une bonne heure. On me dit : Désolé, nous avons quelques problèmes avec le nouveau programme informatique qui gère nos dossiers. Bon. Je men vais chez David, rue Oberkampf qui doit me prêter un lecteur MiniDisc. On boit un café en écoutant Arto Lindsay. Au bout dun moment, il me dit : Tu veux que je texplique comment on programme le MD? Bien, il mexplique, ok, jai compris comment ça marche, je finis mon café et pars vers le métro. Dans le métro, je lis Libé, page 3, il y a un article sur les 35 heures qui sintitule Leffet boomerang. Je vais à la discothèque Péreire, je prends Funki Porcini, 808 State, Wagon Christ et Lion Rock. Au service de prêt, je discute avec le bibliothécaire, qui me dit quil a vécu en Côte d'Ivoire, il dit quon a tort de donner de largent à lAfrique, quon ferait mieux de les laisser se démerder tout seuls, que ça les rendrait plus autonomes. Je ne suis pas vraiment daccord. Il se moque gentiment des idéalistes qui partent en Afrique aider les gens à construire des puits. Tout un programme, il dit en rigolant. Bon, je men vais, au revoir monsieur. Je prends le métro pour aller à Bastille. Dans le métro, publicité pour le centre Pompidou. On voit une fille qui sennuie dans une laverie automatique, en légende: Un autre programme couleur pour le dimanche Jarrive à la Fnac de Bastille, je prends un Mini-Disc à 36 francs. Là, je tombe sur Lisa HD, on sort, on va dans un café rue de la Roquette. On prend une bière, la moins chère sil vous plaît, et on parle musique évidemment, on compare nos MD : le sien est plus compact et plus léger. Il y a un type qui sassied à côté de nous avec un tee-shirt Assassin. Bon, il est quatre heures, bises, jy vais, je me dirige vers la rue des Tournelles, siège des bureaux du label Lithium. Je discute un moment avec Vincent Chauvier, puis vais dans le café à langle de la rue. A 16 heures et quelques minutes, je commence mon interview de Damien et Arnaud, du groupe Programme. Logique Enfin, pas si logique que ça. A 16 heures 20, jai réussi à mettre en marche le Mini-Disc, et je commence linterview, quand Vincent vient minterrompre en me disant que je me suis trompé dheure, que linterview pour Bardaf était prévue à 17 heures et pas à 16. Ya un bug. Je remballe mes affaires en mexcusant platement auprès de lintervieweur à qui jallais prendre le créneau horaire, et je vais dans un coin finir ma bière. Là, il y a un type qui lit lEquipe, je peux voir le titre de larticle: Pressé den découdre. Je massois, et à 17 heures 30, après trois bières, je vais faire la cinquième interview de Programme de la journée, et je me dis quils ne vont rien comprendre à mes questions et que je ne vais rien comprendre à leurs réponses. - brdf!: Je voudrais dabord revenir sur le nom du groupe, Programme. Cest un mot très polysémique : on parle de programme politique, du programme de la soirée, ou de programme informatique. Moi, la première fois que jai vu le disque, avec sa typo un peu particulière, je me suis fait un plan parano, je me suis dit : ce disque va me programmer, conditionner mon comportement, mes actions Quest ce qui a déterminé le choix de ce nom ? Arnaud : Oui, ça fait un peu terrorisme mental... Damien : Ce serait bien que le texte fasse cet effet là A : Mais le nom sest imposé à nous en fait. A chaque fois quon en parlait, on disait "Programme". Et puis cest resté - Mais cest parce que vous utilisiez des ordinateurs ? A : Non, cest plus en rapport avec le mauvais trip que tu as eu - Parce que vous vouliez avoir une influence sur lauditeur ? A : Non, cest plus en rapport avec nous dabord. Avec le parcours quon voulait avoir avec ce nom, avec ce groupe là. - Donc, cest plus dans le sens programme à long terme, ou "Quel est le programme?" A : Oui cest ça. D : Oui, on aime bien ce nom parce quil a plusieurs sens. A : On aime bien aussi le décalage un peu malsain par rapport à ce que les gens attendent dun nom comme ça. Tu tattends plutôt à un truc techno Et avoir un nom comme ça en étant un groupe à texte, ça dénote un peu - Justement, par rapport à ça, dans quelles mesures vous posez-vous la question de la réception de votre travail ? Quels effets voulez-vous produire sur lauditeur ? A : Un décalage D : Mais on na pas non plus fait le disque pour faire un effet précis. On avait dabord envie de faire le disque, tout en étant conscient dés le début quil pouvait y avoir des risques au niveau de la réception, le risque de paraître noisy expérimental, ou un peu prétentieux aussi, à cause des textes, qui sont forts, égocentriques. On avait plus peur de la réception que l'idée de viser vraiment quelque chose. - Est-ce que vous avez ajusté votre travail en fonction de ça ? D : Non. A : Non, parce que lidée de base, cétait de donner un coup de poing en quelque sorte, et de faire quelque chose qui nous surprenne nous-mêmes, sans forcément penser à lauditeur. On ne voulait pas être tiède. - Pour revenir sur mon trip parano, lécoute du disque a relancé un peu le truc : il y avait des phrases comme Tout va bien se passer, Il narrivera rien ou Ca va pas être propre, une certaine violence exercée sur lauditeur, qui à mon avis, est un peu le syndrome Lithium, cette manière de le culpabiliser, de le mettre face à une réalité qui nest pas très belle A : Nous on avait effectivement la volonté de faire subir plus que de faire écouter. Parce que de toutes façons, tu subis. Même quand tu écoutes. Alors autant prendre le parti de faire subir. Même pour nous, on voulait creuser les choses, aller plus loin. Si on avait limpression de seulement survoler, ça ne nous allait pas, il fallait creuser davantage. Quand au syndrome Lithium, comme tu dis, je ne sais pas, ça me semble un peu réducteur. - Je vous cite : La vérité distribue la honte. Est-ce que vous pensez que ce que vous dites peut provoquer de la honte chez lauditeur ? D : On ne peut pas vraiment anticiper. Mais chez nous, cest un sentiment quon connaît. Et il naît plus de la connaissance que de linsouciance. - Cest vrai que dans le disque, vous revendiquez une certaine lucidité, je vous cite : je sais où je vais, jai trouvé, quelquun qui sait Cest peu commun daffirmer ainsi un savoir, il y a peu de gens qui disent quils savent A : Il y a vachement de gens qui disent quils savent, mais ils ne le présentent pas comme ça, aussi franchement. Ils montrent quils savent mais ils ne le disent pas. Ils se font comprendre, mais sans dire vraiment. Dans le disque, il y avait la volonté de dire les choses et de se faire comprendre parce quon les disait vraiment, de mettre en forme les textes, la musique, pour que les mots soient compris, pour quil ny ait pas de contresens. Parce que des fois, tu peux entendre des mots sur une chanson et ne pas les comprendre, tu vas entendre Jsuis dégoûté et tu vas comprendre Il fait beau, jai envie de danser, nous quand on dit Jsuis dégoûté, on veut que les gens comprennent Je suis dégoûté, JE-SUIS-DEGOUTE - Oui, cest une espèce de littéralité A : Oui cest ça: du discours direct, pas du tout de second degré. Bien quaprès, jespère quon a réussi à aller dans dautres zones, atteindre dautres niveaux de lecture, sans faire du second degré comme on lentend dhabitude, mais en partant du discours direct pour élargir ensuite. - Vous navez pas peur dépuiser le langage, dépuiser le sujet, en pratiquant cette littéralité, ce jusquau-boutisme ? D : Je pense que cest lié à la compréhension : pour que lauditeur comprenne ce quon veut exprimer, il faut quon y aille à fond, quon creuse le truc. - Jai retenu cette phrase : Pour que tout soit dit, même le gâchis. Et en même temps, cette littéralité, ce jusquau-boutisme de lexpression entre en contradiction avec lobscurité de certains textes, la perturbation du texte, de la voix, par les sons, le bruit, qui semblent étouffer le discours A : Oui, tout à fait. Mais la contradiction est compréhensible : tu ne peux pas tout dire dans un disque. On a ressenti la nécessité dêtre parfois plus obscur, moins littéral, pour exprimer des choses qui sont, en fait, moins faciles à exprimer. Pour ce qui est du travail sur les sons, cest surtout le morceau Police du monde parodique qui crée cet effet là. On avait envie de mettre lauditeur dans une ambiance, une atmosphère, où il ne comprend pas tout, nentend pas tout, comme ici, dans ce café : tu sais quil y a quelquun qui parle derrière toi, mais tu ne sais pas exactement ce qu'il raconte, tu entends tout et rien, et parfois il y a quelque chose qui accroche ton oreille, quelque chose de futile, nimporte quoi Pour cette chanson, lambiance, cest une salle de jeu, ou un jeu vidéo - Moi, ce que ça mévoque cest la perturbation de lintériorité, de la subjectivité, par un monde extérieur envahissant, omniprésent A : Oui, ou comme si quelquun composait à nos dépens, comme si on ne cernait pas notre truc - Est-ce quil y a eu des accidents dans la composition, des erreurs que vous avez gardés ? D : Oui, oui. Et il y a eu des fois où on allait très loin dans un extrémisme un peu conventionnel, un peu trop facile, et là, dés quon sentait quil ny avait pas de raison artistique ou littéraire, de faire telle ou telle chose, on giclait, on ne voulait pas se laisser aller dans un style, une façon de faire. A : En plus, avec le côté littéral des textes, direct, on était un peu toujours sur le fil, il fallait bien gérer ce quon faisait pour ne pas en faire trop ou pas assez La musique vient illustrer le texte et renforcer peut-être le côté imagé ou poétique du texte. - Cest Arnaud qui fait les textes et Damien plus la musique ? D : Oui cest ça. On compose les musiques à deux, mais moi je moccupe plus personnellement de laspect technique, la programmation, tout ça, et lui fait les textes. - Pour les textes, quelle est la part dautobiographie et de projection ? Tu vas vraiment dans les salles de jeux ? A : Oui, oui. A lépoque, jy allais vraiment souvent. Mais cest très emmêlé, quand je dis je, cest moi, mais cest aussi ce qui peut naître de conversations avec des amis, des trucs que je peux entendre, la manière dont je peux imaginer ce que va penser quelquun que je ne connais pas forcément mais que je vois ici, par exemple, dans ce bar, et je vais mêler tout ça avec des idées qui me sont plus personnelles. Cest très emmêlé, et quand je dis je, je crois que cest plus pour parler de spirales psychologiques quil peut y avoir à certains moments, dans certains morceaux, des réflexions que je me fais, que je ne peux pas avoir à la place des autres. - Je trouve quon peut assez bien appliquer à votre album une phrase du dernier Diabologum : Il ny a rien à gagner ici, comme si le caractère très subjectif et les perturbations, lillisibilité que vous faites subir à votre discours empêchait lauditeur de se lapproprier. A : Non, je ne suis pas daccord, cette phrase de Diabologum, cest une façon très commode de résumer les choses. D : Et puis on sest appliqué à ne pas faire une suite à Diabologum. Forcément, il peut y avoir des restes, mais qui ne sont pas musicaux, parce que moi je ne jouais pas dans Diabologum. A : Il reste peut-être les guitares D : Forcément il y a des liens, puisque Arnaud écrivait aussi des textes dans Diabologum, mais maintenant, on essaye de faire autre chose Ce qui ne veut pas dire quil y a des choses à gagner ici. A : Et puis je trouve que ce quon fait maintenant est plus décalé. Diabologum, ça faisait penser à de la pop rock indé, et nous on a essayé de sortir de ça, de faire des morceaux sans aucune guitare, ou complètement informatiques, ou complètement acoustiques - Je trouve que votre collaboration, ça fait un peu la tête et les jambes, les textes pour lesprit et la musique pour le corps, chacun interagissant sur lautre. Comment vous répartissez-vous le travail ? D : Quand Arnaud fait un texte, il ne part pas de rien. Il a déjà en tête un son, une boucle, un accord, et après, on développe ensemble à partir du texte une ambiance particulière. En fait, autour de ce premier son, on brode, on fait une construction qui raffermit encore plus lambiance du texte. A : Il y a aussi un aspect de ce disque qui est donné dans le titre, "Mon cerveau dans ma bouche", cest le côté voix intérieure, voix off, voix mentale, qui diffère de la voix qui parle. - Cest assez frappant comme titre, on pense plus à la bouche comme objet de mastication A : Oui, cest un peu crade. Javais conscience de cette image un peu poétique-crade. Et puis cest une espèce de déclaration dintentions. - Dailleurs, je trouve que le disque fait un peu déclaration dintention tout le temps, et que ça ouvre sur quelque chose qui finalement, nest pas dans le disque. A : Oui, cest ce quon avait en tête. Une ouverture sur le futur. - Je voudrais revenir sur certains sons, les samples de musique classique, de violoncelle, et certains textes, notamment celui de Le jour est le brouillon de la nuit, qui donnent un aspect un peu obscur, presque ésotérique, voire sacré aux compositions. Du coup lalbum est moins cru quil ny paraît au premier abord, plus mystérieux. A : Oui, il y a des ouvertures. Cest moins résumable. Des singes et Le jour est le brouillon de la nuit sont un peu comme ça. Cest vrai que cest nouveau cet aspect là, dans lécriture. Et au niveau du son cest pareil : de faire Le jour est le brouillon de la nuit, ça nous a fait du bien. D : Oui cétait un vrai bol dair. En plus cest un morceau qui sest quasiment fait tout seul : on a confronté des sons, des séquences, et on a dit oui à cette ambiance, alors quon navait pas lidée de faire un truc pareil au départ, avec les violons et tout ça. On a privilégié lambiance, mais de manière très instinctive, et on a laissé aller, on a continué A : Je crois quinconsciemment, cétait aussi une manière de ne pas se cantonner à un truc urbain sur tout le disque. De la même manière quil ny a pas que du littéral sur le disque, le littéral qui irait avec le côté urbain, mais aussi un côté plus naturel, plus coloré mystique à la limite. - Et cest une voie que vous comptez explorer ? A : Ben, on ne sait pas trop, peut-être au niveau de la couleur, mais cest très vague De toute façon, on ne va pas refaire la même chose ça cest sûr. D : Et puis, en général, on ne part pas du rendu : on ne se dit pas on va faire ça, mais on part de petites choses et on essaye de greffer là-dessus. Après, lambiance du morceau dépend aussi de la prise de son : si on joue dun instrument, si on le pique dans un CD, si le CD est vieux, neuf, si cest une mauvaise copie cassette, ça produit des émotions différentes de toute façon, cest aussi aléatoire. A : Celui là, Le jour est le brouillon est complètement joué. Il ny a aucun sample dessus. D : Du coup ça donne un effet musique de chambre, ça fait moins computer. Alors que cest monté au Mac Intosh de A jusquà Z, mais on le sent moins. - Je voudrais revenir sur la première chanson où le disque est justifié par lidéalisme. Est-ce que ce nest pas contradictoire, ce produit-disque justifié par lidéalisme ? A : Dabord je crois que personne ne vit en dehors de la contradiction. Ceux qui ne sont pas contradictoire sont des gens que je ne peux pas comprendre. Et ensuite, ce nest pas si contradictoire que ça. Un disque, cest un produit commercial daccord, mais tu ne peux pas avoir pour le même prix, la même émotion. Tu peux dépenser 120 balles et te faire chier avec un disque qui ne te fait rien, ou dépenser 120 balles pour un disque qui va te toucher vraiment. Il y a quelque chose là dedans qui nest pas négociable, qui ne fait pas partie du business. - Mais est-ce quil ne faut pas garder lidéalisme pour soi, pour des expériences plus authentiques ? A : Je ne suis pas sûr quun disque ne soit pas une expérience authentique. Je ne vois pas pourquoi on retirerait de la vie quotidienne lheure quon a passé à écouter un disque, plus que lheure quon a passé à manger par exemple. Moi je vois plus un clivage entre lidéalisme revendiqué et la façon très littérale quon a de creuser le côté violent, négatif, du propos. Mais même si cest contradictoire, cest aussi une réalité, les deux coexistent. Si on était que violent, négatif, sans idéalisme pour justifier ça, on serait des robots - Moi ça ma fait penser à une phrase de Debord. Je
sais que tu as eu ta période Debord, alors je te la cite : Par une ruse de la
raison marchande, le particulier de la marchandise suse en combattant, tandis
que la forme-marchandise va vers sa réalisation absolue. A : Mais cest justement ça lidéalisme : faire quelque chose qui nest pas raisonnable. D : De toute façon, on ne peut pas faire autre chose. Tout ce quon a mis à la poubelle, cest les trucs quon sest un peu forcés à faire, qui nétaient pas nécessaires. A : Cest une nécessité, un besoin, un état particulier qui crée ce besoin. Il y a des gens qui prennent une guitare, un stylo pour faire des chansons, mais sans réelles raisons de le faire. Pour moi, cest nécessaire, sinon, ça ne mintéresserais pas de continuer. Après, que ce soit contradictoire ou pas Cest ça ou la pendaison. - Et quest ce que vous pensez dun acte gratuit ? Parce que finalement vous légitimez toujours ce que vous faites, et ce qui manque dans ce disque, à mon avis, cest un acte vraiment gratuit A : Le problème de la gratuité, cest que ça ne marche que si tu nas pas conscience du contexte dans lequel ton acte intervient. Nous, on narrive pas à ça - Quand tu chantes Je voudrais tuer des gens A : Cest toujours déterminé par ce qui a été dit avant Je pense quon pourrait envisager la gratuité dans un tout autre contexte, dans un disque absurde. A la limite, Police parodique serait la chanson où il y aurait le plus de gratuité. D : Mais on na pas eu non plus envie de faire un truc débile. Cest vrai que le montage, le découpage est gratuit, ce nest pas justifié esthétiquement, harmoniquement, ou par rapport aux mots. A : Même les mots, cest plus un délire verbal, cest pas organisé. Après, la notion de gratuité dans lart en général, je trouve ça souvent synonyme de pose et de frime. Des fois, ça impressionne parce quil ny a pas le côté pensé, qui nest pas gratuit. - Peut-être quen concert, vous pourrez plus improviser D : On ne va pas en faire tout de suite, parce quon voudrait faire un truc qui soit en rapport avec le premier disque de programme, cest à dire continuer à se creuser la tête, pas monter sur scène avec deux machines et faire pouêt-pouêt, mais essayer de créer de la dimension vraiment que tu peux prendre de manière frontale, ou qui peux te faire réfléchir après, comme sur le disque. A : Quasiment construire le concert comme on construirait le disque D : On sait que ça va nous demander du temps, de la réflexion, de la préparation. - Jai pensé à deux phrases qui me semblent avoir une relation : une phrase du dernier Diabologum, Je suis sensible et jen suis fier et une phrase de lalbum de Programme, Je suis blanc et je ne suis pas fier. A : Ce nest pas moi qui ai écrit la première phrase déjà. Après je crois que je nai rien à dire sur la question. - Bon. Il y aussi cette phrase que jai retenu : Je repousse léchéance. Tant quil y a de la vie, il y a de lespoir. Mais finalement, quest ce que tu repousses ? A : La confrontation. La confrontation avec moi-même. Quelle est la part illusoire que jentretiens moi-même. Quest-ce qui est anachronique aujourdhui à mon âge. - Cest une sorte didéalisme, ça ? D : Non, je pense que cest un truc qui arrive à chacun, un jour. Souvent on dit que cest le passage à lâge adulte. Le fait de repousser cette confrontation, par contre, te fait vivre dans un espèce despoir, ou didéalisme, et le jour où ça tarrive, tu te recales, tu sais où tu es, tu sais ce que tu as à foutre ici, et ça fait plus ou moins mal. A : Tu peux aussi rester dans le flou toute ta vie et repousser jusquà la fin. - Et le disque, finalement, cest une espèce de réalisation de cette volonté ? Une espèce de confrontation ? A : Oui. La notion de transition vers la maturité est quelque chose quon retrouve dans le disque. Cest un premier pas. - Alors vous devez être heureux davoir fait ce disque ? D : Heureux, non. Davoir fait le disque, oui. A : Mais on serait plus heureux de faire le deuxième pas ensuite. Dexpliquer le deuxième pas. De ne pas lâcher. De rester, dinsister. D : Le plus dur, ce nest pas de commencer quelque chose, mais cest de continuer et de finir. Cest pour ça quon va travailler. Cest pour ça quon ne va pas faire de scène tout de suite, mais enchaîner sur le deuxième album de Programme. En essayant de faire un disque qui soit dans la continuité, mais qui ne soit pas en dessous, qui continue ce quon a commencé, sans tomber dans la facilité - Tout un programme A : Voilà. - Donc, Programme continue, reste ouvert sur lavenir... A : Oui. Remarque, ça aurait été bien aussi de ne faire quun seul disque, comme ça. D : Oui, mais le problème quand tu a la prétention de faire un projet qui se résume à un seul disque, cest quil faut tout mettre dedans, il faut que ce soit vraiment un objet fini, complet, et le temps que tu le fasses, ton point de vue change. Nous on veut sinscrire dans la durée, faire quatre, cinq disques. Ca métonnerait quon en fasse vingt ou trente, mais on va continuer, on le sait. A : Cest vraiment un programme donc. Cest vraiment flippant. Interview par Wilfried Paris / janvier 2000 |