interview

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NOEL AKCHOTE:
"Philosophy Of The World"

                                                          [1]


Jean-Grégoire / Bruxelles / octobre 2001
(chapeau: Jean-Grégoire & Philippe)




> chronique Noël AKCHOTE   - Andrew
   SHARPLEY - Erik MINKKINEN
> interview RED


>> site Rectangle

























A l’image du label – Rectangle – qu’il co-dirige avec Quentin Rollet et sur lequel sort aussi bien de la chanson française que des triples albums d’entretiens, du rock que de la musique improvisée, des bandes-son de films pornos que des relectures "platinistiques" de son propre répertoire, Noël Akchoté déteste les étiquettes. Rencontré à Bruxelles en compagnie de Red quelques heures avant leur concert commun aux Kaaïstudios, il évoque sa méthode et ses raisons pour multiplier les rôles et les projets (Akchoté a entre autres cotoyé Derek Bailey, Fred Frith, Erik Minkkinen, Andrew Sharpley, Costes, Mendelson, Martin Tétréault ou encore Chet Baker... ). Ex-Guitariste prodige et musicien de studio, producteur artistique, directeur de label, critique, il cumule les expériences sans jamais se reposer, toujours à l'affût, en mouvement. "A faire des liens", comme il dit.

- Es-tu le musicien qui travaille le plus ?
Noël Akchoté : Je fais trop de disques, c'est sûr. Je travaille beaucoup, mais cela ne s'invente pas. On ne peut pas "travailler à travailler". J'ai toujours été hyperactif mais c'est thérapeutique. Quand j'étais jeune et que je jouais de la guitare, cela a été un problème à un moment de savoir pourquoi j'avais envie d'aller là, là, là et là… et puis encore là. A la longue, je me suis rendu compte qu'on pouvait multiplier les expériences parce que, d'une manière ou d'une autre, on revenait toujours dessus. Sur le long terme, cela donne des lignes et des durées. Ce qui était vachement bien dans la musique improvisée, c'était le côté rencontres. On a rendez-vous, on joue en concert et puis au revoir. Mais, maintenant, j'ai vraiment besoin de travailler sur une longue période avec les gens.

- Sur quoi travailles-tu pour le moment ?
Beaucoup, beaucoup de choses. On est moins dans l'actualité parce certains projets sont à très long terme. Avec Katerine par exemple, il y a des choses qui se passent, qui vont se passer et qui vont prendre un certain temps… Sans qu'il y ait pour l'instant de forme définie ; celle-ci s'invente finalement d'elle-même. Je travaille avec Thierry Jousse
[2] pour le cinéma, avec Quentin Rollet pour le label Rectangle. Pour ce qui est de l’écriture, je travaille aussi avec un journal autrichien - puisque je vis maintenant à Vienne. Il s'appelle Skug et on peut vraiment y faire beaucoup de choses. Ecrire, être de l'autre côté, cela me paraît une nécessité, tout comme être producteur. Il y a deux attitudes possibles: soit, se plaindre ou gueuler parce qu'il n'y a pas ça et ça, soit, le faire. Cette dernière solution est toujours plus intéressante. Je travaille l'écriture depuis un certain temps. Je tourne autour d'un livre sur l'improvisation. Cela se fait par articles mais, un jour, cela donnera un livre. C'est une vieille préoccupation. Je viens de la musique improvisée mais, au bout d'un moment, elle est une musique de répertoire comme n'importe quelle autre. Ce n'est pas parce que la musique est dite "improvisée" qu'elle improvise vraiment et que ses sons sont modernes. Mais on trouve l'improvisation absolument partout, qu'elle soit audible ou pas, qu'elle soit utilisée comme telle ou pas, parce qu’à mon avis, tous les arts seront toujours plutôt du temps que de l'image. Le cinéma ce n'est pas des images, c'est du temps avec des images. La musique c'est du temps. La littérature c'est du temps, du rythme.

- Jacques Rivette dit que l'art est du bricolage.
C'est comme dans la vie : ce qu'il faut apprendre le plus vite, c'est qu'on ne va jamais ne plus avoir de problèmes, mais qu'il faut vite avoir les siens, se dégager des problèmes des autres. Les influences sont un problème des autres. Dès qu'on peut avoir ses propres problèmes, c'est du bricolage ; on bidouille. Mao, qu'on va peut-être relire… Maintenant qu'il n'y a plus que les Etats-Unis qui comptent, on va peut-être relire Clausewitz
[3] aussi et tous les grands stratégistes… Mao, donc, a écrit un principe directeur, sur la contradiction : si on ne bouge pas, on se plante forcément, parce que par définition on se contredira. Tout individu se contredit tôt ou tard, il suffit de le savoir et d'attendre. C'est dans l'essence de l'être humain.

- Tu dois alors adopter une attitude de confrontation avec les gens que tu rencontres et avec qui tu travailles ?
Non, je n'ai pas d'univers défini. S'il y a une chose qui m'est propre, c'est faire des liens. Je peux très bien faire le tapin et l'éponge, le caméléon, stylistiquement, guitaristiquement aussi, parce que j'ai appris à jouer de la guitare comme il faut très jeune et que j'ai joué plein de trucs différents. Je ne veux pas dire que j'excelle dans tous les domaines, mais je sais à peu près comment cela fonctionne : je peux faire une guitare disco par exemple. Mais, la stylistique, tout comme l'esthétique, ne m'intéresse pas. C'est un tuteur. Quand on a besoin de s'inscrire ou de lire les choses à partir d'une esthétique, c'est qu'elles ne tiennent pas par elles-mêmes. Tout doit être pour tout le monde, aussi démago que ce soit, il n'y a pas de bonne musique improvisée en tant que musique improvisée ou de bonne variété. On devrait confronter tous les styles à tous les styles.

- Quand on accuse des artistes très populaires de médiocrité artistique, ils répondent généralement que ce qu'ils font est destiné à tout le monde.
Ce ne sont pas eux qui le disent, ce sont les maisons de disques, l'économie, le marché. C'est une autre question qui n'est pas inintéressante, parce que c'est un mouvement qui arrive en tous temps. Les gens commencent dans un style un peu vague et puis ils se trouvent au bout de dix ans, ils finissent par avoir un style bien particulier. On a toujours tendance à dire que c'est de la merde, mais à partir du moment où il y a trente millions de personnes qui l'écoutent, cela m'intéresse de savoir pourquoi il y a trente millions de personnes qui l'écoutent, il y a bien une raison ! Eventuellement très très débile... Mais quand je dis "pour tout le monde", c'est que, moi, les chapelles m'ont toujours gonflé. Il y a plein de choses différentes, alternatives et bizarres et difficiles dont à mon avis l'existence et la fonction sont de se positionner comme différentes. A partir du moment où la différence est la loi, ce n'est plus une différence, c'est une règle comme une autre. Il faut différencier les choses, dans les domaines qu'on peut pratiquer, en deux petites catégories, l'une est l'art et l'autre est la culture. La culture a ses fonctions mais l'art sera toujours une exception. C'est comme ce thème d'avant-garde, par définition cela n'existe pas, cela ne peut être qu'historique. On peut se dire rétrospectivement que ceci était à la pointe de quelque chose. Auquel cas ce n'est pas de l'avant-garde. Quelqu'un qui est à l'avant-garde à un moment et qui quarante ans plus tard continue à faire cela, ce n'est plus de l'avant-garde, il gère un truc. Ce sont des faux problèmes, je pense. Chaque fois que les gens font appel à des catégories, des classes pour se définir, cela prouve peut-être qu'à l'intérieur cela ne tient pas. Dans la réalité, cela ne se passe pas toujours comme cela. Des gens qui sont associés à un style bien précis connaissent souvent les autres. Avec Katerine par exemple, nous ne parlons pas que de chanson française.

- N'est-ce pas fatigant de toujours devoir bouger pour ne pas tomber dans une formulation ?
Cela ne peut pas être fatigant, parce que c'est une vocation,. Je ne l’ai pas décidé pas un jour, cela se passe comme ça. J'ai passé dix ans à entrer dans telles esthétiques, tels machins, pour voir comment cela marchait. Après dix ans, je me suis autorisé - c'est vraiment le terme - à dire avec quels trucs j’avais un problème. Red et moi nous aimons tous les deux beaucoup Marc Ribot. Marc, c'est finalement un très bon guitariste non spécialisé, quelqu'un qui fait beaucoup de liens.

- N'es-tu pas parfois obligé de te fuir parfois, d'échapper au réseau que tu t'es créé ?
Cela se passe de manière naturelle, les gens avec qui je travaille savent ce que je fais et ce que je ne fais pas. Ce n'est pas fuir c'est, à un moment, refuser de gérer. Quand on revient aux mêmes endroits, il y a toujours quelqu'un qui finit par proposer de gérer, un peu comme un patrimoine, une image. Mais ce n'est pas mon truc, ce ne sera jamais mon truc de mettre ma gueule sur une couverture de disque ou de faire cinq albums identiques. Les gens viennent me voir pour ça aussi. Quand je travaille avec Katerine ou Mendelson
[4], ce n'est pas pour arriver à quelque chose qui existe déjà ailleurs. De même avec David Grubbs, quand je joue avec lui, il ne cherche pas un bon guitariste de Chicago : il en a autant qu’il veut à Chicago, il veut autre chose.

- Lorsque tu as joué en duo à Bruxelles avec David Grubbs, on t'entendait très peu.
Je joue très peu.
Red : J'ai aussi vu Noël jouer avec David et ce qui est très important, c'est qu'il joue avec quelqu'un qui chante et c'est la chanson qui prime. Noël ne va pas se mettre en avant, cela n'aurait pas de sens, il joue avec David Grubbs sur ses chansons, avec n'importe qui d'autre ce serait également comme cela.
Noël : Quand David nous appelle, Quentin Rollet et moi, c'est pour faire ce que nous faisons, confronter ce que nous pouvons faire à sa musique - mais pas dans un sens conflictuel. S'il cherchait un guitariste pour occuper une fonction précise, il appellerait quelqu'un d'autre. Par exemple, quand il appelle John McEntire, ce sont pour des choses très précises. Ils ont une longue histoire ensemble et ils ont fait des groupes ensemble, mais aussi parce qu'il cherche un truc bien précis. Je pense que si nous tournions avec John, nous jouerions un peu différemment. Ce serait bien, mais ce n'est pas possible parce qu'il est booké en studio. Il enregistre plus qu'il ne joue, et ça pour des années. Préparer une tournée pour 2008 n'intéresse personne.

- Es-tu toi-même booké à longue échéance ?
Très peu, parce que je n'en ai pas envie. Dans le jazz français ou même le jazz tout court, cela se faisait beaucoup. On savait ce qu'on allait faire un an et demi voire deux ans à l'avance. Je me rappelle un festival qui m'a donné une carte blanche deux ans à l'avance. J'ai demandé à l'organisateur comment il pouvait me programmer alors qu'il ne savait pas ce que je ferais dans deux ans. Moi, j'ai vraiment envie d'avoir de la place. On me dit que je bosse beaucoup, mais paradoxalement j'ai vraiment du temps, j'ai très peu de concerts, parce que je n'ai pas envie d'en donner beaucoup. Je n'ai pas de vocation à être musicien guitariste, ce n'est vraiment plus mon truc… Cela ne l'a jamais vraiment été, je crois. J'en connais qui aiment cela, qui aiment jouer le plus possible, moi j'aime jouer le moins possible. Red adore jouer trois heures, moi si je pouvais jouer vingt minutes ce serait parfait.

- Comptes-tu encore jouer avec Mendelson ?
C'est une autre histoire. Ce n'est pas un conflit mais un sujet de discorde éventuelle entre Pascal Bouaziz et moi. Pour moi, Mendelson n'existe pas. Il dit que c'est un groupe mais ce n'est pas du tout un groupe, c'est un individu. Pascal a cette force de ne pas être pressé. C'est parfois chiant : il prend son temps, mais alors il prend vraiment son temps. Il a raison parce que, s'il continue, il va être obligé d'être un chanteur à textes, ce qu'il est déjà. Il n'a qu'à resserrer deux trois boulons et il l'est, mais il ne veut pas assumer pour l'instant. Je pense depuis longtemps qu'il faut qu'il fasse un album solo. Nous avons enregistré à trois avec Red des choses qui sont à mon avis très intéressantes. Je le tanne depuis longtemps, on en avait parlé chez Lithium aussi, mais Pascal n'en a pas envie sauf exceptionnellement, pour faire ce que je n'ai jamais entendu fait aussi bien par d’autres : des versions françaises de chansons des années soixante et soixante-dix. Nous en avons enregistré une avec Red, une chanson de Randy Newman : Lonely At The Top / Seul au sommet. Mais nous nous reverrons, je pense que mes histoires sont à très long terme, Pascal ça se passe sur dix ans, Katerine sur dix ou vingt ans. Avec Thierry Jousse, nous avons commencé à faire des films, et ça risque de durer trente ans. C'est intéressant de se donner ces moyens-là.

Interview par Jean-Grégoire
Bruxelles / octobre 2001


[1] Explication du titre: "Philosophy Of The World" est le nom de l'unique album du mythique girl-band The Shaggs. Un disque que Noël affectionne beaucoup: "Entre le "Prime Time" d'Ornette Coleman et les Cars, c'est d'une naïveté assez géniale. C'est un disque culte aux USA et, là encore, assez ignoré en France." (Vibrations)

[2] Critique cinématographique (Cahiers du cinéma, Le masque et la plume) et musical ayant patiemment attendu son heure avant de passer derrière la caméra pour une fiction-portrait de Noël Akchoté: "Le jour de Noël" (1998). La musique de son second film "Nom de code: Sacha" avec Katerine et Anna Karina sort sur Rectangle.

[3] Stratège prussien de l'époque napoléonienne.

[4] Noël Akchoté a produit "Quelque part" (Lithium, 2000), le second album de Mendelson en invitant en studio des musiciens a-priori non-rock tels que Daunik Lazro, Joelle Léandre ou Charlie O.