interview

le livre "Le film est déjà commencé ?"
MAURICE LEMAÎTRE
Xavier
Paris / septembre 2001
>> "Le film est déjà commencé ?" est sorti en vidéo aux éditions re:voir vidéo

"un soir au cinéma", projection au
Centre Pompidou, octobre 1995
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Dans lhistoire du cinéma expérimental, 1951 apparaît aujourdhui comme
une année charnière, celle de la création des premiers films lettristes :
"Traité de bave et déternité" dIsidore Isou,
"LAnticoncept" de Gil J. Wolman et "Le film est déjà
commencé ?" de Maurice Lemaître. Trois uvres longtemps méconnues ou
sous-estimées, qui manifestent pourtant une richesse visuelle et théorique
exceptionnelles. Effets de clignotement, critique du spectacle cinématographique,
éclatement du cadre normal de la représentation : le lettrisme au cinéma aura
anticipé nombre de tendances et de propositions très fécondes.
Cinquante ans plus tard, lheure de la reconnaissance historique a peut-être sonné.
Cest ce que suggérait une soirée organisée à la Cinémathèque française le 28
septembre dernier, occasion pour un Maurice Lemaître toujours très actif de présenter
devant une salle comble son dernier film : "Kami e no mitchi" [La voie des
dieux]. Un film, ou plutôt une séance de syncinéma, au cours de laquelle le vétéran
du lettrisme aura distribué tracts et bonbons, réussi à dresser toute la salle en
lhonneur dAbel Gance (réifié dans une cassette vidéo), convié quelques
spectateurs à boire le thé, habillé Nicole Brenez - programmatrice de la séance -
dun costume japonais de sa confection et invité le groupe AE à une improvisation.
Deux jours plus tard, dans les jardins du Palais royal, Lemaître répondait aimablement
à nos questions. Cinéaste, peintre, poète, musicien - aujourdhui devenu sourd -
il nous parlait dabord de ses expériences sonores.En 1967, pour la Biennale
de Paris, jai monté une pièce, "Lascension du Phénix M.B." , dans laquelle je faisais une prestation sur scène avec un
mégaphone et un magnétophone en bandouillère. En même temps que je disais dans le
mégaphone des poèmes lettristes, je passais sur le magnétophone une suite de collages.
Le tout formait un ensemble que je nai jamais pu reconstituer de manière sonore.
Par contre, ce qui était sur la bande a subsisté. Hélas, je suis devenu sourd et je ne
peux plus entendre tout cela, ni participer à des choses sonores un peu élaborées. Je
le regrette; jaurais voulu élargir mon uvre musicale en composant des
symphonies lettristes par exemple, ou en enregistrant certaines choses que jai
déjà écrites
Lorsque je suis devenu sourd, je me suis beaucoup intéressé aux
problèmes dacoustique. Autrefois, jai rencontré en Suède le premier
phonéticien acousticien, Bertil Malberg. Il y a encore dans le phonème des dimensions
acoustiques quil faudrait approfondir.
- Dans vos expériences musicales et poétiques, êtes-vous parfois intervenu sur le
support denregistrement, comme vous avez pu le faire avec limage
cinématographique en manipulant la pellicule ?
Oui, mais au cinéma, cest-à-dire en travaillant sur la pellicule
optique : par exemple en procédant à des grattages pour attaquer
lenregistrement sonore. Par ailleurs, il y a sur la bande-son de "Le film est
déjà commencé ?"un passage inversé et peut-être aussi ce que jappelle
un "dégueuli", cest-à-dire un glissandi, un ralentissement du son. Mais
les moyens des lettristes ont toujours été très limités
A lépoque nous
avons lancé des voies que nous navons pas toujours pu explorer. Il faut dire aussi
que ce qui nous intéressait dabord, cétait les systèmes esthétiques. La
technologie est intéressante mais le plus important pour nous au début était
douvrir des chemins aux niveaux esthétique, politique, etc. afin daller de la
théorie à la pratique. Et non linverse.
- Existait-il des liens entre les lettristes et dautres expérimentateurs
musicaux de lépoque, comme Pierre Schaeffer par exemple ?
Schaeffer ne nous a accueilli quune seule fois dans son studio de musique
concrète - entre deux portes, sur ma demande très insistante - pour enregistrer des
poèmes lettristes. Sur le plan social, nous lui en avons toujours voulu. Mais
cétait un ancien résistant et après la Libération, les résistants ont eu accès
à tous les postes. Sur le plan artistique, Schaeffer était pour nous un sous-Luigi
Russolo , mais utilisant une technique nouvelle, ce qui nous semblait peu
intéressant. Linvention était seulement technique, la démarche peu importante. De
plus, Schaeffer, qui a trouvé ce créneau de la musique concrète, na pratiquement
jamais cité Russolo, ce qui était injuste sur le plan culturel. Il aurait dû en parler
mieux.
- "Le film est déjà commencé ?" fourmille dinventions
visuelles quhistoriquement on situe en général plus tard dans lhistoire du
cinéma expérimental, comme par exemple les effets de clignotement, dont la paternité
est attribuée dhabitude à Peter Kubelka. Or son "Arnulf Rainer" date de
1958, les premiers films lettristes de 1951.
En fait il y avait déjà un peu deffet de projection chez Man Ray, il faut
rendre à César ce qui appartient à César. Par la suite, les cinéastes structurels ont
voulu présenter leur travail comme un approfondissement, un prolongement centré
davantage sur le rythme, dun cinéma qui était dabord le cinéma abstrait,
celui dOskar Fischinger, de Walter Ruttmann, etc. Mais on trouvait cela aussi chez
moi : si vous calculez les longueurs et les temps, vous verrez quil y aussi du
"structurel" dans mon film. On a voulu faire un ensemble séparé pour servir
Kubelka. New York a complètement masqué le cinéma davant-garde et expérimental
français : une attitude scandaleuse, réactionnaire, anti-progressiste
quasiment fasciste. Ces gens à laura révolutionnaire se sont conduits envers nous
en Américains totalitaires.
- Le fait que lexpérimental français soit peu connu en dehors des
frontières serait dû pour vous à une occultation volontaire ?
Mais bien sûr. Sur le plan de la peinture également, les Américains ont non
seulement occulté les lettristes, mais aussi les Français, de leur propre esthétique.
Lors de la dernière rétrospective Pop Art du Centre Pompidou, les Français se sont
plaints davoir été éliminés par les Américains. Ils avaient largent, les
moyens diplomatiques, etc. Dans le cinéma, Mekas a lutté contre une énorme machine
hollywoodienne mais cest toujours la (mauvaise) lutte pour la vie, lespace
vital, le "Lebensraum" nazi. Aujourdhui Mekas se plaint davoir
essayé de présenter le cinéma expérimental français aux Etats-Unis mais que cela
na pas beaucoup intéressé le public américain. Il mavait écrit dans les
années soixante pour obtenir une copie de "Le film est déjà commencé ?"
et du "Traité de bave et déternité"; je dois lui rendre hommage sur ce
plan
Mais il ny a pas eu deffort continu, loyal, pour introduire le
cinéma davant-garde français aux Etats-Unis. Je regrette quon en soit encore
à ce niveau de lutte parmi des gens qui se disent révolutionnaires, progressistes,
créateurs
Loccultation fait reculer la culture et la vie. A lépoque,
la seule projection hors des frontières de la France du "Film est déjà
commencé ?" fut organisée par Jacques Ledoux de la Cinémathèque de Belgique.
Ledoux était un ami de Langlois. Quand il a vu le film projeté à la Cinémathèque
française, il a demandé à lavoir.
Nous, les lettristes, étions engagés dans beaucoup de luttes, dans de nombreux domaines.
On est passé du cinéma à la danse, à léconomie politique, à la poésie, à la
science même
Cétait un mouvement global, avec une valeur centrale et une
méthode mais peu de moyens. On ne faisait que créer.
- Avec lidée de faire éclater les limites
Oui, de toute façon cest le propre de la création : dépasser les
limites.
- Dans "Le film est déjà commencé ?", il y a la volonté
délargir le champ traditionnel du film en intégrant les divers éléments du
spectacle cinématographique : la salle, le public, la critique, etc.
Il sagit de faire éclater une forme pour aller vers une forme plus large. Quand
les limites deviennent insatisfaisantes, on les brise pour aller plus loin
mais en
préservant les particules positives et vraies, réintégrées dans un ensemble plus
large.
- Placés dans lordre chronologique, les trois films projetés lautre
jour à la Cinémathèque française "Le film est déjà
commencé ?" (1951), "Toujours à lavant-garde de lavant-garde
jusquau paradis et au-delà" (1970) et "Kami e no mitchi" [La voie
des dieux, 2001] donnent limpression que vous êtes passé progressivement
dune agression motivée du spectateur à une attitude plus pédagogique de prise en
charge du public.
Mais dans "Le film est déjà commencé ?", on parle dune
nouvelle théorie déconomie politique par exemple
Ce dont il faudrait parler,
cest plutôt du contenu. Ce que je voulais faire, cétait développer les
formes, briser les limites, en inventer dautres. "Il faut des règles
exquises", comme disait Valéry. "Rien nest beau hors des limites",
dit Isou. Et dans les limites, il y a un contenu. On peut faire des poèmes nazis dans une
belle forme. Alors quel est lélément réel davancée ou de
régression ? Dans le contenu, cest la notion de création elle-même qui
ma intéressé pour le dernier film, car elle est susceptible de revivifier
danciens domaines. Dans "Kami e no mitchi", jai essayé
danalyser les religions et les comportements asiatiques en fonction de cette notion
et de proposer aux Japonais une systématique de linnovation. Je me suis plus
particulièrement adressé aux femmes, en pensant que par leur truchement on pourrait
faire pénétrer ces idées.
- Un texte affiché à lentrée de la Cinémathèque avant la séance
annonçait "Autrefois je répondais à linfernal par linfernal".
Aujourdhui ce nest plus le cas ?
Pendant un moment jai arrêté de faire des interviews, jen avais assez.
Et aujourdhui, à quelques exceptions près, je nen fais plus. Mais il me
semble devoir parier davantage sur la reconversion des jeunes que sur celle des anciens,
trop englués dans leurs rapports sociaux et leurs idées. Je dois créer des relations
avec les jeunes afin que notre génération puisse faire son chemin dans le maquis, dans
la jungle ignoble des positions, des idées, des théories et des fruits de cette époque
infernale. Quon soit reconnaissant envers moi ou pas, désormais je men fiche.
Cest mon destin dêtre généreux, même envers ceux qui sont ingrats.
- La notion de jeunesse est récurrente dans votre uvre.
La jeunesse veut tout, elle na rien. Tout individu rêve dun mieux mais la
jeunesse a 100 % de volonté de changement. 100 % de désir de connaissance, 100 %
dexternité, 100 % dambition. Aujourdhui, les jeunes viennent vers moi
car ils voient que depuis cinquante ans je nai jamais cessé de créer et
dattaquer lancien. Nous sommes des alliés objectifs, des complices.
Interview par Xavier / Paris, septembre
2001
"Lascension du
Phénix M.B." figure sur la réédition cassette des enregistrements de poèmes
lettristes parus autrefois en vinyle chez Pathé-Marconi. Disponible sur commande auprès
du Centre de Créativité, 13 rue de Mulhouse, 75002 Paris.
Au lendemain de la guerre, Lemaître a fait rééditer le livre du futuriste Luigi Russolo
sur les intona rumori, ces instruments de sa fabrication.
>> site re:voir
vidéo (éditeurs courageux d'une petitre trentaine de cassettes vidéo de films
expérimentaux dont "Le film est déjà commencé ?" de Maurice Lemaître).
Disponible e.a. chez Bimbo Tower à Paris et au Bonheur à Bruxelles. |