interview

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THE FOR CARNATION


Sébastien et Wilfried
Paris / mars 2000


Beaucoup auraient voulu être à notre place ce jour là, pour parler avec Brian Mac Mahan du nouvel album de The For Carnation, car beaucoup considèrent cet homme comme une espèce de légende, un mythe fondateur, de chair et de sang, de ce qu’on a appelé, à tort ou à raison, le “post-rock”. L’unique album de Slint avant la désintégration du groupe, "Spiderland", fut bien la pierre d’angle sur laquelle s’est construit un certain rock contemporain (comme on parle de “musique contemporaine”), de Will Oldham à David Pajo, en passant par Tortoise ou Gastr del sol, jusqu’aux hexagonaux Purr ou Playdoh. Influence majeure, donc, commencement d’une lignée, mais aussi “événement” à part dans l’histoire: le caractère révolutionnairement instrumental et déstructuré de "Spiderland" fut aussi la porte ouverte à l’acceptation par le fan de rock indé basique d’une musique plus ouverte, plus chercheuse, plus nomade, qui le mènera sans doute à la musique électronique, débarrassée de la structure récurrente couplet/refrain, s’engageant sur un terrain qu’on croyait réservé à d’autres sonorités, le cerveau, l’intellect, la réflexion. Disque-cerveau donc, comme on parle de “films-cerveaux”, The For Carnation continue aujourd’hui la mutation opérée par "Spiderland", vers une musique intelligente, une musique du corps et de l’esprit, une musique du temps. Musique du temps parce que le temps est une perception interne, un sens interne, et parce que The For Carnation va chercher loin à l’intérieur de l’auditeur cette capacité d’écoute, cette oreille ancestrale qui seule peut reconnaître et apprécier l’ “archétype” que constituerait la musique de Brian Mac Mahan et de son groupe, musique répétitive, lancinante, magique. Donner la mesure du temps. Egrener les secondes. Marquer le temps. Ralentir le temps. The For Carnation fixe le temps et nous fige dans la tension et l’attention la plus primitive qui soit, pour peut-être, comme le dit Brian Mac Mahan dans l’interview qui suit, rappeler aux gens quelque chose qu’ils oublient ou ont oublié, quelque chose d’important…

- brdf!: Je voudrais que tu nous parle du nom de ton groupe, comment l’as tu choisi, qu’est ce qu’il signifie pour toi ?
Brian Mac Mahan: D’abord ce n’est pas une expression grammaticalement orthodoxe, les mots sont très communs, mais leur combinaison donne à réfléchir. Ensuite, ce nom reflète ma conception de la musique et de l’importance que je lui donne en tant que manière de partager des idées et des émotions. L’art est une manière de communiquer, une manière nécessaire de communiquer, et cette musique, en restant modeste, est une sorte de cadeau. C’est le côté nécessaire de la musique que je voulais mettre en avant dans ces trois mots.

- Dans ce nom, la musique a aussi un rapport avec le corps.

Oui, cet album est très organique mais plus avec l’idée de parler à l’esprit qu’au corps, même si ça fait un peu “new age” de dire ça… La manière dont nous approchons la musique et le songwriting relève de l’expression et de la communication, avec l’idée que les gens oublient ou ont oublié ce qui est important dans la vie en général… Certains en tout cas, pas tous heureusement.

- Je voudrais parler de ta voix dans les chansons: elle ressemble à une “voix off” de cinéma, une voix intérieure, comme si la musique représentait le monde extérieur et la voix un monologue intérieur…

Je ne réfléchis pas trop à l’effet que peut produire ma voix, mais je suis bien conscient de la qualité “narrative” du texte et de la manière dont il est amené dans la chanson. Il y a beaucoup de répétitions dans le texte, ce qui induit un sentiment de linéarité. Mais je ne recherche pas particulièrement de similarités avec les méthodes cinématographiques…

- Est-ce qu’on peut dire que c’est une musique “mentale” ?

Je ne crois pas que nous soyons un groupe intellectuel…

- Mais est-ce que vous pensez la musique avant de la faire, est ce que vous préméditez votre musique ?

J’essaye de ne pas être trop extérieur à moi-même, j’essaie de ne pas trop penser, et en même temps, c’est important de penser à ce qu’on fait, je ne vois pas pourquoi le folk ne devrait pas amener les gens à réfléchir. Ils feraient mieux de penser plus souvent, à mon avis. Alors, cette musique est dédiée à un certain niveau d’attention, c’est sûr. Mais la chose la plus importante, au moins autant que nos motivations, c’est l’expression, le fait que nous nous exprimions personnellement, d’une manière directe. Et si nous réfléchissons sur la musique, je crois que ce n’est pas pour autant une musique compliquée... Qu’elle est très simple, en fait.

- C’est vrai que les compositions sont sobres, simples, c’est un peu “less is more”…

Oui, mais ce n’est pas arbitraire, c’est très naturel pour nous. Nous aimons tous une musique très simple. J’écoute depuis longtemps de la musique répétitive, de la bonne musique répétitive, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que cela produit une sorte d’effet “transcendantal” sur moi, cela m’aide à me nettoyer la tête et à me concentrer. Nous utilisons ces bases musicales sans réfléchir sur le pourquoi de leur utilisation, mais juste parce que nous les apprécions et parce qu’elles servent ce que nous voulons exprimer...

- Comment composez-vous ? Y a-t'il de l’improvisation ?

La plupart du temps, je compose une phrase musicale sur un synthé et nous improvisons dessus, parfois nous improvisons directement, et une fois que nous avons trouvé une structure, un rythme, qui nous satisfont, j’écris les textes et le reste du groupe fait les arrangements qui vont soutenir la voix et les textes. Je crois que la plupart des éléments de cet album sont venus en studio, même s’il y a eu un gros travail de production de la part de John Mc Entire, ce qui ressemble pour moi à un travail de laboratoire, mais qui doit être assez courant en fait, j’imagine…

- Par rapport aux albums de Slint ou aux premiers The For Carnation, il y a plus de sons dans celui-là, des cordes, des éléments électroniques…

Bien sûr, j’écoute beaucoup de musique électronique, Oval, Aphex Twin, etc., même si je crois que ce nouvel album est plus de la musique “folk” avec des chansons, une musique produisant un discours explicite, une forme très directe de communication. Cependant, l’influence de la musique électronique se ressent à mon avis sur la production qui est ici plus avancée, plus sophistiquée, et sur les arrangements. C’est venu très naturellement, dés le début de The For Carnation: j’étais attiré non seulement par les chansons, mais aussi par ce qui pouvait les enrichir musicalement, d’ailleurs il y a toujours eu des éléments électroniques, même dans les premiers enregistrements.

- La répétitivité est beaucoup utilisée en électronique...

Absolument. Depuis Slint, j’ai toujours été attiré par les structures répétitives. Mais c’est vrai que ce nouvel album est plus arrangé. Il a coûté beaucoup d’argent d’ailleurs. Mais c’est quelque chose que nous désirions faire depuis longtemps. Et l’apport de John Mac Entire a été décisif de ce point de vue, tant pour la musicalité que pour le son de l’album tel qu’il est, riche, entier. John a été comme un membre à part entière du groupe, il nous a beaucoup aidé à exprimer nos idées.

- Quand "Spiderland" est sorti, il s’est vite révélé comme un album qui allait être important pour le futur, en ouvrant la voie à ce qu’on allait appeler le “post-rock”. Cependant votre génération semble toujours avoir un pied dans le passé en faisant une musique qui se revendique comme “folk” et un pied dans le futur avec les éléments plus modernes qu’elle intègre…

Je comprends ce que tu veux dire, mais pour moi, ce ne sont là que les différentes facettes de la musique en général. La musique, pour moi, est une constance, elle s’inscrit dans la durée, et la répétitivité par exemple, est quelque chose de très ancien en musique, ce n’est pas seulement le propre de l’électronique. Il suffit de jeter une oreille sur tes disques de world music… Pour moi, il s’agit juste d'une différence de technologies, mais la musique dans son essence réutilise plus ou moins toujours les mêmes formes, réaménagées, revisitées, qui sont des formes universelles. Les structures basiques de toutes ces musiques sont pour moi comme le rythme de notre quotidien, elles font partie intégrante de notre humanité. Et la répétitivité en musique reflète en quelque sorte la répétitivité de nos vies.

- Dans tes chansons, il y a une sorte de climat de tension, de violence rentrée, intérieure, mais aussi comme une violence urbaine, une atmosphère dangereuse, qui donne un peu une impression de menace… Est-ce que c’est une sensation que vous avez cherché à provoquer?

Eh bien, dans une certaine mesure, ce dont tu parles est conscient, réfléchi, mais d’un autre côté c’est aussi quelque chose que je ne contrôle pas. Avec le groupe, on écoute beaucoup de musique des années 70, de la soul, du r’nb’, une musique qu’on peut qualifier d’urbaine et qui trouve son prolongement de nos jours dans le hip-hop…

- Il y a presque un “esprit” hip-hop dans The For Carnation: le rythme, le flow de la voix…

Oui, cette tradition est très importante pour moi. Et puis j’ai vécu pendant dix ans à Chicago, Los Angeles, New-York, j’ai beaucoup bougé dans les villes, de même que les autres membres du groupe, et je crois qu’on n’a pas trop de mal à ressentir une sorte de tension urbaine… C’est autour de nous. C’est pourquoi je dis que c’est conscient à un niveau et inconscient à un autre. Pour ce qui est de créer une anxiété ou un sentiment de danger avec nos chansons, je pense que c’est un sentiment qui vient plutôt de l’auditeur lui-même, qui a déjà ces sensations avant de nous écouter. Mais notre ambition n’est pas forcément de les provoquer, le disque serait plutôt un moyen “sympathique” de mettre les gens en relation.

- Mais cette tension peut être un moyen de sensibiliser l’auditeur, de le rendre plus attentif ?

Ce n’est pas une volonté consciente de ma part. Je ne peux endosser cette responsabilité.


Interview par Sébastien et Wilfried
Paris / mars 2000