interview

photos: rejectedunknown.com


DANIEL JOHNSTON:
"Ressurection Man"


Lionel / par téléphone / avril 2003




> article Daniel JOHNSTON


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Daniel Johnston est passé par bien des épreuves, c’est de notoriété publique, et, après l’échec commercial de "Fun", en 1994, et un retour des vieux démons, il semblait durablement voué à alterner hospitalisation lourde et rares instants de lucidité… Le "genius" était plombé, tout comme sa légendaire productivité.
Le projet du moment, "Fear Yourself", album mis en forme par Mark Linkous, est annoncé en fanfare. Il y a jusqu’au sticker apposé sur la pochette qui assure une hype certaine autour de son auteur: "Cet album sera, de loin, un de mes préférés de l’année" (Bowie), "l’incomparable Johnston fait de la musique sans le bagage [without the baggage], pleine d’honnêteté et d’amour, écoutez et retrouvez la liberté" (Paul Leary) et, cerise sur le gâteau, "Daniel est un cadeau qui nous est donné. Sa musique est pure et éternelle" (Linkous). Au final, ce disque partage les fans: au delà des chansons magnifiques, comme à l’accoutumée, "Fear Yourself" est un pur joyau, pour certains, mais il porte trop la marque "normalisatrice" et envahissante (car surproduite) de Linkous pour d’autres. On laissera à l’auditeur le choix de trancher en son âme et conscience… Il y a tant de projets en cours (avec les Rhythm Rats, avec Danny & the Nightmares, avec Kramer…) qu'à terme chacun y trouvera son compte!
Ce qui est indubitable, c’est que ce nouveau millénaire est celui de la résurrection pour Daniel Johnston puisque, non content d’avoir sorti une poignée d’albums (seul – "Rejected Unknown", "Why me?" - ou accompagné - "The Lucky Sperms", "The Hyperjinx Tricycle"… ), de voir ses dessins exposés de par le vaste monde, Daniel est désormais en mesure d’assumer des tournées de petite envergure et tous les à-côtés promotionnels de sa vie d’artiste. Exit le laconique personnage d’il y a quelques années, plus soucieux de savoir à quelle heure on mangeait que de répondre aux questions de journalistes attentifs… A la fin d’une mue, soutenue par une médication enfin adaptée à ses soucis maniaco-dépressifs, Daniel est même devenu très loquace, se joue de son personnage, et c’est à un homme affable et posé que l’on a affaire en ce début du mois d’avril 2003.

- Parlons de "Fear Yourself", quel est le concept pour cet album?
Mmm… Le concept est une sorte de… ça parle d’horreur et de… comédie et d’humour !! [rires]

- Tes albums sont produits, à chaque fois, par des gens différents : Brian Beattie, Paul Leary, Mark Linkous… et, à chaque fois, leur son est bien spécifique. Ca vient de toi ou des gens qui travaillent dessus ?
Eh bien, le son, en général dépend franchement des producteurs… Tu sais, le son dépend de plein de choses. Des producteurs, bien sûr mais… Les musiciens aussi sont responsables du son d’un disque. Le son - et la musique ! - sont transformés… Et puis, il y a le studio aussi. Il y a même le lieu qui peut changer les choses… Tout ça influe sur la musique.

- Comment choisis-tu les chansons qui vont constituer un album?
Tu sais, j’ai toujours beaucoup écrit et je continue à écrire beaucoup ; alors, quand c’est le moment, j’en prends quelques unes, je les sélectionne parmi mes préférées et c’est ça, l’album.

- Qui décide des arrangements?
Des quoi ?

- Je veux dire, quand il y a des cordes sur un morceau, c’est ton idée ou…
Oh ! C’est le producteur qui décide habituellement de la musique "additionnelle". Ca n’est pas vraiment ma partie… Par contre, c’est arrivé que ça se passe autrement: c’est moi qui ait décidé des arrangements sur "Continued Story", parce que j’étais là mais… Je travaille avec beaucoup de personnes et, s’ils s’occupent de la musique additionnelle, ils le font seuls et… Mark Linkous a travaillé de façon complètement autonome. Les autres aussi. Et j’aime ce qu’ils ont fait. Tous! Ce que Kramer a fait sur "1990", c’est très bon. Vraiment.

- Pour toi, quel est ton meilleur album?
Ah… [hésitant] Tu sais, j’aime beaucoup "Fear Yourself" et peut-être encore plus le nouvel album avec Brian Beattie…

- !?
Je veux dire le nouvel album qui VA sortir, dans quelques mois… Il est vraiment très réussi. J’aime beaucoup ce qu’il a fait dessus, le son est bien et les chansons sont très bonnes aussi… Ca s’appelle "Lost & Found" et ça pourrait être mon meilleur album ! Et, bon, il y a aussi "Hi How Are You", il y a aussi "1990"… Tous ces albums… euh, "Continued Story" et puis "Songs of Pain"… J’aime vraiment tous ces disques

-
Oui, difficile de choisir. Et ta meilleure chanson, alors, ça pourrait être laquelle?
Alors là, je sais! J’ai une vieille chanson qui s’appelle Grievances [sur "Songs Of Pain", la période cassettes – ndlr]. C’est sans doute celle-là. Elle me paraît complète, différente des autres, il n’y a rien à ajouter. C’est une des premières que j’ai faites et c’était comme un hit pour mes amis et moi… Je l’ai enregistrée et réenregistrée, réécrite plein de fois jusqu’à ce qu’elle soit parfaite. Ca m’a poussé à écrire encore et encore… pour certaines raisons... Euh, donc, c’est important, c’est ma chanson numéro 1, depuis très longtemps. Et c’est vrai, aujourd’hui encore.

- Qu’est-ce qu’une bonne chanson pour toi?
Euh…
[réfléchissant] Une bonne chanson, vraiment, c’est une chanson qui a du sens… Pour moi, c’est aussi quelque chose d’accrocheur, une mélodie… Quelque chose qui reste dans la mémoire et qui te fait chanter, où tu ne peux pas faire autrement.

- J’ai entendu dire que de nouveaux titres avaient été mis en boîte avec Kramer. Est-ce qu’un album va suivre?
Oui, il y a quelques années maintenant, on a enregistré plusieurs nouveaux titres pour un projet qui s’appelle "The Horror Of Love"
[rires]. Il y a des chansons que l’on va réenregistrer, qui ne sont pas encore au point. Il y a des chansons qui sont déjà prêtes pour cet album, qui ne sont pas enregistrées, et d’autres qui doivent être complétées… depuis des années! J’ai beaucoup travaillé ces dernières années mais certains disques prennent du temps pour sortir. Quand "Rejected Unknown" est sorti, il était prêt depuis très longtemps…

- A la fin des années quatre-vingt, Kim Fowley et toi aviez travaillé ensemble sur un album. Ca n’a jamais vu le jour. Pour quelle raison?
En fait, Kim Fowley voulait vraiment me produire un album complet. C’est lui-même qui m’a appelé, à l’époque je vivais encore au Texas, en 1986… Ou en 1984? Enfin, peu importe. Kim Fowley voulait que l’on se rencontre et que l’on aille en studio pour voir comment ça pouvait sonner et faire au moins une démo. Il voulait vraiment me produire. Alors j’ai passé du temps en studio, j’ai essayé de trouver des heures de studio gratuites et on a commencé à faire ça. Kim voulait faire quelque chose d’harmonique, faire des hits… Mais il s’est mis aussi à s’occuper de son album à lui. Ca n’a jamais abouti. Et quelques années plus tard, quand on a voulu faire "Continued Story", on a cherché des titres… Des choses de cette période… Et mon ami, Rich, avait filmé ces sessions alors on a des bandes vidéo, de ce que j’ai enregistré. Et on l’a utilisé, plus tard, pour ce disque en 1991… - ou quelque chose comme ça? Il y a encore d’autres titres de cette période qui existent, en quatre pistes, mais, globalement, les titres de cette session se trouvent sur "Continued Story"…

- Et, finalement, pour Kim Fowley?
Ben, quand je l’ai eu au téléphone, il était très enthousiaste et il voulait que je chante mes chansons. Kim voulait qu’on en fasse des hits et tout ça. Et… je ne sais même pas quoi en penser. Pour une raison que j’ignore, il a finalement tout abandonné. Il était pourtant très motivé. Mais je ne l’ai plus jamais rencontré ou été en contact d’une autre manière… Pourquoi il a fait une croix là-dessus, je ne sais pas… Par la suite, il n’est plus passé me voir, non plus…

- Est-ce que, après ta reprise de Michèle des Beatles, tu vas nous faire une chanson complète en français?
[rires] Ah, je ne crois pas, non. Je ne parle pas français!!

- Connais-tu des chanteurs ou des chansons françaises?
Non, non plus !!

- Et la nourriture française?
Ah, les "french fries"!!

- Quand reviens-tu jouer en France?
J’ai déjà joué en France.

- Oui, j’étais là… Tu avais fait un set à la guitare…
Vraiment?

- Oui, tu n’avais pas ton livre pour les chansons au piano…
Oui, oui ! J’ai joué uniquement de la guitare. Je pense que je reviendrai… Je ne sais pas, en fait…

- As-tu visité les nombreux sites web qui te sont consacrés?
Nous n’avons pas d’ordinateur à la maison [chez ses parents au Texas – ndlr] donc je n’ai rien vu… Mais je sais qu’il y en a beaucoup.

- Est-ce que le Dick Johnston qui envoie la newsletter de rejectedunknown.com est de ta famille?
Oui.

- Que font tes frères et sœurs dans la vie?
J’ai une sœur qui est professeur. Une autre qui travaille au département musical, à la faculté… J’ai un frère qui est programmeur informatique. Une autre sœur qui est femme au foyer.

- Que pensent-ils de ta carrière?
Ils sont tous investis dedans, maintenant. Et mon frère aussi m’aide bien. C’est lui qui s’occupe du site, justement, et qui me dit ce qui se passe dessus…

- Parlons de ton projet rock garage: Danny & The Nightmares. Pourquoi fais-tu de la musique sous un autre nom?
Mon ami, qui est le guitariste du groupe, est arrivé AVEC le nom. Et j’ai trouvé le nom excellent… Ca nous plait, on fait des concerts, on passe du bon temps, on répète toutes les semaines… On a répété aujourd’hui! C’est du rock’n’roll…

- Est-ce que d’autres disques vont sortir?
Bien sûr!

- Comment se passent les shows?
Tu sais, on est un groupe local. On joue à Houston et c’est à peu près tout… Sinon, on veut juste faire du rock’n’roll. Se faire plaisir. On fait nos chansons et voilà!

- Tes premiers enregistrements lo-fi, "Songs Of Pain" et "More Songs Of Pain", ressortent en CD. Aimes-tu toujours ces chansons?
Oui. Ce sont parmi mes meilleures chansons. Sincèrement. J’essaye en fait de retourner à cette façon de faire. J’aime beaucoup ces chansons. Ecrire beaucoup, y passer beaucoup de temps, plus encore que maintenant. J’avais l’habitude d’écrire tout le temps et il faut que je recommence au même rythme.

- Sur ces disques, il y a des chansons comme Premarital Sex ou Joy Without Pleasure. Qu’est-ce que tu penses de la sexualité des américains?
La vie sexuelle des américains!?

- Oui. Ces chansons parlent de rapports sexuels avant le mariage, des problèmes que ça pose…
Oui, ça y est, je vois…

- Tu préfères ne pas en parler, peut-être?
C’est juste que… Je ne sais pas quoi dire… En fait, ces chansons, c’est juste moi qui déconne tout seul, ça n’a pas plus de portée que ça… Rien de sérieux. [rires]

- Tu penses quoi du mariage?
Le mariage, c’est une institution… Tu vois ce que je veux dire… C’est pas pour moi…

- Si je te demande ça c’est parce que les musiciens du groupe Herman Dune, qui étaient passés te voir au Texas, m’ont raconté qu’au cours d’un show, ils t’avaient vu à deux doigts de te marier…
Oh la la!!
[rires] Oui, il y avait cette fille qui était très, très belle et qui me traînait autour en me disant qu’on allait se marier, tu vois… Et j’ai commencé à la croire et elle a disparu. On ne la trouvait nulle part. Puis, elle est réapparue, comme ça, il y a peu, après avoir disparu - quoi? - six mois!! Et, mon Dieu, j’étais heureux, c’est vraiment une jolie fille et elle m’a donné son numéro de téléphone. Alors, je l’ai appelée mais elle n’a jamais répondu… Alors, je ne sais pas, quoi… Elle en a eu marre? Elle m’avait convaincue mais je crois que je ne suis pas prêt de me marier… Elle est, je ne sais pas, un peu trop sauvage sans doute…

- Tu fais de plus en plus d’expos de dessins: est-ce parce que tu veux davantage dessiner que faire de la musique?
C’est vrai. Je dessine plus que je ne fais de musique. Je vais essayer de changer ça et que la musique m’inspire de plus en plus. Mais, tu sais, il y a quelque chose aussi: je gagne plus d’argent avec mes dessins qu’avec ma musique! Avec les dessins, je peux tout de suite avoir du cash. Je les vends à mon père qui, lui, les revend ensuite plus cher et ainsi de suite. Il en vend pas mal et ça lui rapporte aussi de l’argent. Ca me pousse pas mal à dessiner. Je peux avoir du cash et j’aime bien dessiner. Mais j’écris aussi tous les jours et je joue beaucoup… Et les jours passent trop vite. Maintenant, je peux jouer plus facilement et je vais essayer de le faire encore plus…

- C’est vrai que tu sembles en pleine forme en ce moment…
Oui, ça va vraiment bien. Je peux faire des tournées… Ce week-end, je repars en tournée et je sais que ça va me plaire, que je vais passer du bon temps…

- Pour parler encore du monde des comics, qu’as-tu pensé de "Spiderman"?
"Spiderman"? Ca, c’est un bon film! J’ai adoré. Voir Spiderman qui vole entre les buildings, c’est vraiment cool. Tous ces trucs qu’il peut faire. Quand il se bat et se relève de sous les décombres, c’est génial, non? [rires] Un bon film!

- As-tu vu "Spider"?
Quoi?

- "Spider", le film de Cronenberg?
Ah, non. J’en ai entendu parler mais, tu sais, je ne vais pas tellement au cinéma. En fait, "Spiderman" est même le seul film que j’ai vu cette année. Par contre, j’ai vu des extraits du "Seigneur des Anneaux" et ça avait l’air terrible. J’ai vu un petit bout, tu sais, les scènes où tu as des centaines de soldats qui se battent… Des centaines de milliers de soldats qui s’entretuent. Et tu as les centaines de voix qui font "haaaa!!!!!" et "huuuu!!!!" [il m’imite un bonne partie de la bataille] et, en face, une poignée pour répondre à l’attaque [il rit]. C’est énorme.

- Si on te proposait de faire un film, de quoi parlerait ton film? Est-ce que tu serais dedans?
Je n’aimerais pas faire un film et je ne veux pas être une star du ciné [rires]. Je veux seulement être un songwriter et faire plein de disques. C’est ce qui me tient en vie, c’est tout ce que je veux faire…

- Sur ton dernier album, à l’arrière, il y a une photo de toi, endormi… C’est toi qui a choisi cette photo?
Oui… oui… Un matin, mon père, s’est réveillé et il m’a retrouvé endormi dans mon fauteuil. Et il a pris une photo. J’ai trouvé que ça serait marrant de mettre cette photo à l’arrière de "Fear Yourself". C’est pour s’amuser. [il rit]

- Avec qui aimerais-tu travailler maintenant?
J’ai plein de possibilités. Il y a des projets… pour travailler avec beaucoup de gens, en fait, très différents. Il y en a tellement! Il y a de déjà des choses concrètes : Paul Leary, par exemple, nous a contacté et veut travailler avec nous. Il veut faire un album de Danny & The Nightmares. Je l’ai eu au téléphone l’autre jour et il aimerait nous voir répéter et on ferait des démos pour qu’il démarche des maisons de disques pour le groupe et tout… Travailler avec lui, c’est très excitant. Ca me plait de penser à ça.

- Dans tes dessins, il y a souvent des batailles, des guerres. Que penses-tu de la guerre dans la réalité?
C’est-à-dire?

- Dans la vraie vie…
Dans la vraie vie? Dans la vraie vie, c’est… C’est… C’est OK, ça va!

- Tu penses à la guerre en cours?
Bien sûr!!

- Que penses-tu de Georges Bush?
[embarrassé] Oh, no comment! [rires]

- Bon, je vois que tu ne veux pas en parler, on va en rester là. Merci Daniel!
Merci à toi. Passe une bonne journée.


Interview par
Lionel / par téléphone / avril 2003




REMERCIEMENTS: cette interview n'aurait pas été possible sans l'intercession de Hélio (www.matamore.net) et aurait été toute autre sans l'aide précieuse d'Anne Bacheley et de Jean-Luc le Ténia.