interview

laplantinenordheim_in.jpg (13659 octets)


ANNE LAPLANTINE -
MICHIKO KUSAKI:
"Précipité bleu"


Wilfried / Paris / mars 2001
(Philippe - chapeau et retranscription)



> chronique Anne LAPLANTINE "Nordheim"


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> 3 mini sites conçus par la demoiselle:
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Quand elle ne sort pas chaque semaine une cassette à cinq exemplaires sur son label Nordheim ou quand elle ne compose pas, lettre autocollante par lettre autocollante, un poème dans les toilettes, Anne Laplantine (ou son alter ego la Mata Hari austro-nippone Michiko Kusaki) enregistre comme elle respire des dizaines de miniatures electropop qui sont comme autant d’instantanés intimistes de sa vie et de son entourage. Si son quotidien influe sur sa musique, sa musique s’est aussi, en quelques mois, profondément ancrée dans notre intimité. Insufflant des sentiments forts dans une forme faussement anodine (la ritournelle électronique), elle transforme ses compositions en petits chevaux de Troie qu’on accueille dans nos vies sans trop se méfier, qui s’y greffent très fermement puis éclosent sans crier gare et nous bouleversent très profondément de l’intérieur. Ci-dessous une longue discussion avec Wilfried, à Paris le 9 mars dernier. A moins que cette interview ait, elle aussi, été malicieusement antidatée.

- Quand tu étais adolescente tu as commencé à écouter de la musique comment ? Dans quelles circonstances ?
Anne Laplantine : (ricanement gentil) Je me demande si on ne m’a pas déjà posé cette question… Ca me dit quelque chose… Je crois que j’ai déjà raconté ça à peu près cinquante mille fois donc il faudrait que je trouve d’autres interprétations… Bon, je dirais que j’ai commencé à écouter de la pop quand j’ai découvert Alphaville. Je devais avoir quatorze ans à peu près. Je crois vraiment que c’est la première chose que j’ai aimé en pop à la radio. Du coup, j’ai acheté l’album. Je crois que c’est la première cassette que j’ai acheté. Je l’avais achetée avec mon frère.

- C’est l’album avec…
Avec Forever Young, oui. Avant, je n’écoutais pas de musique mais j’en faisais : je jouais du piano classique.

- Tu as été au conservatoire ?
Un petit peu : j’ai fait deux ans de conservatoire mais pas très sérieusement. Je prenais des cours particuliers de piano. En fait, j’adorais Bach mais j’écoutais pas – ou très peu – les enregistrements. Ah oui, ce que j’ai écouté pendant mon enfance c’est Anne Sylvestre. Je l’aimais vraiment beaucoup. J’ai rêvé d’elle. Elle était assez antipathique. Comme on a le même prénom, je lui demandais si c’était son vrai nom. Elle me disait : " Mais, on s’en fout de ça ! ". Et je lui répondais " Mais non, c’est important de savoir si on a le même nom dans la vie et dans le travail, si on change d’identité pour faire sa musique. "

- Dans ton cas, Michiko Kusaki et Anne Laplantine : c’est important d’avoir plusieurs identités ?
Oui, oui. Pour le moment, Michiko Kusaki c’est plutôt pour ce que je sors hors de France. C’est un peu comme si en changeant de territoire, je changeais de nom. J’ai toujours cette idée que lorsqu’on passe sous une lumière jaune on devient jaune, etc… Qu’on est différent selon les espaces où on se trouve.

- Et à part jouer du piano et écouter Alphaville ?
J’aimais bien enregistrer la radio et faire des fausses émissions de radio. J’aimais bien jouer avec des petits magnétos et des micros, déjà. Enregistrer des sons. Mon frère et moi avions à peu près le même âge : on s’enregistrait souvent. J’étais quand même fascinée par les petites machines qui enregistrent ou qui font de la musique mais qui sont pas faites pour ça. Comme le Merlin – tu vois ce que c’est ? -. J’en avais aussi un autre : c’était le premier truc que je m’étais acheté quand je devais avoir à peu près dix ans. Ca avait coûté cent francs ce qui correspondait à six mois d ‘économies. C’était comme un Merlin mais plus rectangulaire, blanc, avec quatre touches. Il y avait moyen de composer de petites musiques : pâ-pâ-pââ-tu-tu-tu-tu… Avec un rythme et des répétitions. J’ai des souvenirs où avec mon frère on faisait des musiques, chacun sur une des machines. Mon père recevait parfois des journalistes dans son bureau pour son boulot. On s’amusait à entrouvrir sa porte au bout d’un long couloir. On préparait les morceaux, on poussait sur Play puis on faisait glisser les machines jusque dans la pièce où il se trouvait. Il détestait ça, évidemment.

- Tes parents écoutaient de la musique ?
Mon père n’écoutait pas de musique. Ma mère pas beaucoup plus. Ils avaient trois disques de musique classique : " La Jeune fille et la mort " de Schubert, " Les chants d’un enfant mort " - il y avait beaucoup de morts ! - de Mahler… Je me souviens de ces quelques disques que j’ai découverts après. Mais ma mère joue du piano depuis longtemps. Un peu en amateur : elle joue bien mais c’est pas son métier. Parfois elle massacre des trucs que j’aime bien alors ça me fait mal.

- Le fait d’avoir étudié le piano classique, ça t’aide dans ce que tu fais aujourd’hui ?
Probablement oui. J’aime toujours jouer avec mes petits doigts, les traîner sur un clavier. Techniquement, au point de vue de l’écoute, ça m ‘a aidé : je retrouve facilement la note que j’entends dans ma tête.

- Entre Alphaville et la musique électronique, quel a été ton parcours ?
Ca aussi je l’ai déjà raconté souvent : j’ai d’abord plus ou moins bloqué sur Alphaville puis j’ai essayé des trucs que j’aimais plus ou moins. J’ai découvert les Talking Heads mais je n’aimais pas parce que c’était un album récent de l’époque (vers 1985).

- C’est des gens qui te poussaient à écouter ça ?
Non, je cherchais toute seule et je ne trouvais pas. J’aimais bien Indochine, je me souviens des premières cassettes. Puis il y a un moment où ça a vraiment basculé : quelqu’un m’a fait découvrir le Velvet Underground. Un matin. Sunday Morning du Velvet Underground. C’était effectivement un dimanche matin que j’ai entendu ça. Et là ça a changé complètement mon parcours. J’ai pas mal écouté le Velvet et Can. C’étaient les deux grands flashs.

- Tu avais quel âge à peu près ?
J’avais, euh… Seize ans, je crois. Ce sont les trucs dont je me souviens parce que j’écoutais pas mal d’autres choses mais qui m’ont moins marquée. Puis, ensuite je me suis mis à découvrir des choses par hasard ou via d’autres gens, de découverte en découverte. Mais la musique électronique, c’était aussi la rencontre avec quelqu’un qui écoutait ça. J’ai essayé d’écouter ce qu’il écoutait. Le premier truc qui m’a fait flasher c’était DMX Krew avec Fresh. C’était il y a trois ans. Et là ça a aussi un peu changé mon parcours musical. Mais, en fait, je me suis rendu compte que j’en écoutais de la musique électronique, avant… Sans le savoir. Parce que j’écoutais par exemple John Hassel, Brian Eno… Czukay qui fait des trucs à base de samples. Talking Heads qui sont parfois hyper électroniques, David Byrne… Mais pas de la musique électronique récente. Je ne connaissais pas Aphex Twin, par exemple.

- C’est assez récent quand même l’electro comme ça…
Oui mais souvent je découvre les trucs après coup. En général je ne découvre pas les trucs sur le moment : par exemple Fennesz j’ai découvert son premier album l’année dernière, General Magic aussi alors qu’il date de 1996. J’ai l’impression que je mets un petit peu de temps à réagir par rapport à la musique.

- Tu t’achètes beaucoup de disques ?
Non, non. Très peu. Mais par contre on m’en donne parfois, ce qui fait que ça va. Mais c’est rare que j’achète des disques. Souvent quand je suis dans un magasin où il y a des disques que j’ai vraiment envie d’avoir, je me dis " Ah-la-la, telle personne adorerait ça aussi " alors je les achète pour les offrir. Je n’ai pas assez de sous pour acheter des disques. Ca coûte trop cher. Toute à l’heure je vais acheter un truc que j’aimerais beaucoup avoir moi-même pour l’anniversaire d’un ami : c’est le double disque des flash publicitaires de Raymond Scott. J’espère le trouver chez Bimbo Tower!

- Et tu lisais la presse ou…
NON. Je ne l’ai jamais lue et je continue à pas lire. (rire) A pâlir ! Je ne sais pas, je n’aime pas tellement lire. Enfin, je crois que c’est parce que je n’ai pas découvert quelqu’un qui écrivait super bien, chez qui je trouvais une intelligence dans l’écriture ou dans la pensée.

- Ce n’est pas facile d’écrire sur la musique. Il y a peu de gens qui y arrivent…
Je pense qu’il y a peu de journalistes qui sont très très bons. C’est un art.

- Mais, sinon, tu lis des livres ?
Très rarement, aussi. Par périodes. Là, j’entreprends de lire "Malone meurt" de Beckett. Ca risque de me prendre trois mois et ce sera mon livre lu pour les trois ans à venir… Non, j’ai quand même eu des périodes où je lisais un petit peu plus, quand même.

- Tu as fais des études ?
Oui, j’ai fait des études d’arts plastiques à la fac’. Au début, je m’intéressais beaucoup à l’image. Beaucoup au son et beaucoup à l’image mais, disons que, depuis que je suis petite, mon entourage m’a plus encouragéeà travailler avec les images. Les gens trouvaient que je dessinais très bien, que j’étais très forte en peinture. Donc j’ai fait une école d’illustration à Lyon. Ca a duré cinq ans. J’ai un diplôme d’illustratrice mais je dessine toujours comme un pied, je trouve. Je dessine mal, c’est terrible ! Et puis après, en arrivant à Paris je me suis mis à m’intéresser à l’art contemporain et j’ai eu envie de faire les arts plastiques. J’ai fait un D.E.U.G. puis j’ai arrêté. A ce moment, assez bizarrement ma musique s’est retrouvée sur un CD - je ne sais pas trop comment. Puis sur un autre, puis sur un autre, puis sur un autre, puis sur un vinyle, puis à nouveau sur un CD… (rires)

- Tu penses que le fait que tu aies fait des études d’arts plastiques, cela a eu une influence sur ta musique ?
Je pense. Je n’aime pas le terme de " concept " parce qu’il est souvent un peu utilisé n’importe comment mais je suis assez sensible à la façon de faire de la musique, à la démarche, à toute l’histoire qu’il y a derrière ce qu’on fait. Si on chante tel truc, il faut que ça soit profond. Si on joue telle note il faut que ce soit rattaché à des aspects profonds et réels de notre vie quotidienne. J’attache aussi pas mal d’importance à la façon de jouer, à la disposition des machines dans la pièce. Pour moi, si le micro est haut et le synthé en bas, cela veut dire quelque chose. Le sens est différent, ça participe à l’enregistrement. Le processus est important.

- Alors, c’est organisé comment chez toi ?
Ben, ça dépend des morceaux, justement. Il y a des morceaux que je fais par terre, des morceaux que je fais assise. En fait je change tout le temps les meubles de place, au moins une fois par mois. Mais pour la musique, il y a des séries de morceaux qui sont faits avec le même dispositif. Pour moi, c’est différent de jouer la fenêtre ouverte ou fermée ou le soir avec la lumière artificielle par rapport au jour, avec la lumière du soleil.

- Les morceaux s’en ressentent ?
Je ne sais pas si ça se ressent dans la musique mais, moi, je veux dire des choses différentes selon les conditions d’enregistrement. Souvent quand je fais de la musique j’ai vraiment l’impression d’être dans le présent ; que je suis en train de capter l’instant présent. J’essaye d’être très attentive, sensible à ce qui se passe sur le moment.

- Et cet attachement au présent, tu penses que ça s’entend…
Dans ce que je fais ? Sûrement, oui. Je sais que les gens disent que je fais une musique intimiste. Certains parlent de journal intime. Au début j’aimais pas trop cette idée mais c’est vrai qu’il y a quand même une part de réalité là-dedans.

- L’idée de saisir l’instant présent, ça amène aussi à quelque chose d’assez universel et intemporel. J’ai l’impression que si tu arrives effectivement à retranscrire quelque chose qui est de l’ordre du kaïros [le temps ponctuel, l’instant t en opposition au kronos qui est le temps linéaire, le temps qui s’écoule], les gens peuvent s’y retrouver de manière très forte…
C’est possible mais ce n’est pas une chose à laquelle je pense au moment où je fais de la musique. Mais, rétrospectivement, je sais qu’il y a des gens qui se sont reconnus ou retrouvés assez profondément dans ce que je fais. Je ne l’aurais pas su si ces gens ne me l’avaient pas confié. Pour moi, la question ne se pose pas tellement. Elle se pose plutôt par rapport à ce que j’écoute sur le moment. Cela se fait assez naturellement. Pour le moment, on entend Daft Punk en fond, sans vraiment écouter mais j’ai l’impression que si je fais de la musique cette après-midi, ça sera présent. Ca sera un élément qui interviendra, qui changera ma destination.

- Tous les éléments de ton quotidien interviennent comme ça sur ta création ?
Oui, j’ai l’impression.

- L’interview qu’on est en train de faire…
Oui, l’interview ou le cafard que j’ai vu ce matin. Oh-la-lâ, quelle histoire ce cafard… Ou le pigeon qu’on a vu par ta fenêtre. J’essaye d’être la plus sensible possible à tout ce qui m’entoure. Du coup, c’est parfois difficile de donner des interviews parce que j’ai plus l’impression de parler de ma vie que de ma musique. Or, je considère quand même la musique que je fais comme une recherche. J’ai l’impression de participer à un travail commun de recherche musicale mais j’ai toujours tendance à parler de ma vie.

- Le côté intime et la tendance introspective de ta musique, le fait que celle-ci exprime ton individualité et ton vécu, ne permettent sans doute pas de séparer ta vie et ta musique.
Effectivement, je trouve important que ce soit notre vie qui soit en jeu dans ce qu’on fait, dans ce qu’on dit, dans notre travail. Je trouve que souvent les gens ne parlent pas assez d’eux. Parallèlement j’apprécie aussi les gens qui ont une approche plus distanciée comme Uwe Schmidt par exemple. Ou Daft Punk. Ca m’intéresse aussi. Mais je suis sans doute plus sensible à quelqu’un qui raconte ce que ça lui fait de vivre. Je suis un peu romantique.

- Tu disais que tu avais envie de t’inscrire dans une recherche musicale ?
Ben, j’ai quand même l’impression de participer à ce qui se fait actuellement même si je ne suis pas tellement au courant et que je découvre toujours les albums avec cinq ans de retard. J’ai quand même l’impression de proposer une façon d’agencer les éléments qui constituent une musique. Bon, je ne sais pas si le résultat est intéressant… pour les autres. J’espère. J’espère que l’intérêt de ma musique ne s’arrête pas à ce côté intimiste comme quelqu’un qui fait de la musique chez lui, tout seul, pour lui-même. J’espère que ça ne s’arrête pas là. En même temps j’ai l’impression que c’est un peu mauvais ce que je fais, que je vais rapidement disparaître de l’histoire…

- Pourquoi ?
Parce qu’il y a des musiciens que je trouve carrément plus forts que moi. Des artistes que je trouve beaucoup plus précis ou…

- Ce n’est pas forcément un critère de valeur. Des gens comme Daniel Johnston…
Mais lui il ne va pas disparaître de l’histoire !

- Mais lui aussi ce qu’il fait c’est très personnel et c’est bourré d’imperfections…
Il est précis quand même : quand il joue de la batterie ça tombe toujours à côté mais de manière très précise, quand il chante c’est toujours un peu faux mais de façon très précise. Tout est toujours à la limite du raté mais très précisément, juste à la limite. C’est pas raté.

- Mais chez toi aussi il y a ce côté équilibriste. Pour toi cet équilibre un peu ténu entre les éléments est une manière de te mettre en danger ?
Oui mais, surtout, c’est que je n’ai pas envie d’entendre quelque chose d’évident. Dès que ce que je fais sonne trop bien, je me dis " Il ne faut pas que ça sonne si bien que ça, il faut trouver un truc qui brise un peu ça ".

- Le format court de tes morceaux, ça vient de là ?
Le format court, je n’y ai jamais vraiment réfléchi. C’est plutôt le fait qu’au bout d’une minute j’ai l’impression que tout est dit, que je ne peux pas aller plus loin au niveau de l’intensité, que ça ne peut pas monter plus.

- Quand tu fais de la musique tu as envie de provoquer une réaction chez l’auditeur ?
Je n’y pense pas. Par contre, quand je prépare un concert, comme ces jours-ci, j’y pense : j’espère que j’arriverai à capter l’attention des gens. Quand j’enregistre, je ne pense pas à ça, je pense à ma vie, je pense aux gens qui m’entourent, je pense aux autres continents, je pense à mon histoire… Mais je ne pense pas au résultat.

- Ta musique a à voir avec la question de la mémoire, non ?
Oui, je pense. C’est quand même difficile de raconter le futur ! (rires)

- Je voulais dire une mémoire singulière... Souvent la musique électronique me fait cet effet là. Comme au dernier concert d’Olivier Lamm : il y avait cette sorte de brouillard, de nœuds de sons électroniques puis, parfois, des voix humaines… On avait vraiment l’impression d’un écheveau, d’un nœud de souvenirs. L’idée de journal intime c’est aussi lié à la transmission d’une mémoire.
C’est vrai que j’ai l’impression de faire un témoignage, d’essayer d’être présente pour… - c’est peut-être un peu bête, mais… - pour témoigner de l’histoire. J’imagine souvent que dans le futur, s’il n’y a plus personne et qu’une nouvelle forme de vie apparaît ou arrive sur Terre, que tout est détruit… J’imagine que s’ils trouvent ma musique, qu’ils trouvent mon disque sous terre, ils auront au moins ça comme document. J’ai quand même l’impression de témoigner. Ca pourrait être moi qui l’ait fait ou n’importe qui mais cela veut dire qu’on laisse une trace. Une trace de vie. En fait parfois, j’ai triché avec ça aussi. Il y avait une époque où je faisais un journal en vidéo. Il y avait douze jours. C’était il y a deux ans mais je les avait daté de 2001. C’est daté du 01.01.01 au 12.01.01. C’était pour tricher parce que j’imaginais que j’allais mourir avant et que, par exemple, des gens de ma famille retrouveraient ce document dans quatre générations en voyant que les dates ne correspondaient pas avec ma date de mort. Ou alors qu’ils se diraient : " Anne Laplantine a, en tout cas, vécu jusqu’au 12 janvier 2001 mais après, on ne sait pas… ". La preuve aurait été une blague, un mensonge. J’aime bien faire des trucs qui désorientent. En ce moment, je suis en train chaque jour d’écrire la date sur une feuille. Là on est le 09.03.2001. Je fais ça chaque jour. Cette fois-ci, je respecte la date. (rires)

- Ca fait longtemps que tu fais ça ?
J’ai recommencé justement par rapport à cette vidéo que j’avais faite il y a deux ans. Comme je pensais que je mourrais avant, cela m’a fait bizarre d’être vivante et j’ai commencé à écrire les dates au 1er janvier. Ecrire les jours était une manière de sentir que je les vivais.

- Là tu travailles avec l’ordinateur, les synthés, ton quatre pistes…
Avec tout ce que je trouve, maintenant ! J’ai l’impression qu’il ne faut pas en louper une. (rires)

- Il y a ce disque live qui sort. Ca t’apporte quoi les concerts ?
Le disque live ça ne m’apporte rien du tout. Par contre, le fait de donner des concerts c’est très marrant. Il y a une sorte d’excitation : il faut être super présente, super attentive. En même temps, il faut garder la tension qu’on a en soi. Il ne faut pas que j’aille contre le " flip ". Il ne faut pas que j’aie peur d’avoir la voix qui tremble, ou de me mettre à tousser… Je veux être sincère, ne pas cacher que je me sens fragile. Super mortelle…Le projet du live, ça ne vient pas de moi : c’est une idée de Yann Farcy du label Alice in Wonder. Mais c’était simple, ça ne m’a pas demandé d’effort. Le disque sort comme ça.

- Et tu es contente de ce disque ?
Je ne l’ai écouté qu’une fois. Et je ne compte pas vraiment le réécouter. C’est plus la démarche qui compte, encore une fois. Au niveau du son, ce n’est pas le son que j’aurais choisi pour un album.

- Et l’album de remixes sur Angelica Koehlermann ? Ca ne dénature pas ce côté intime et personnel ?
Oh non, pas du tout. De toute façon, je ne revendique pas cette idée d’intimité. Au début je n’étais pas très contente de cette histoire de remixes parce que ça fait un moment que j’en ai marre des remixes. Mais finalement, le fait que ce disque sorte maintenant avec des musiciens comme Console, Pita, Chicks on Speed qui sont déjà reconnus, qui sont moins importants aujourd’hui qu’au moment où on les a découverts, je trouve que ça donne un disque qui est déjà un peu daté, quasiment ringard. Comme s’il surgissait d’il y a cinq ans. Je ne l’ai écouté qu’une fois aussi mais je l’ai trouvé très drôle ce disque. On dirait des musiciens du passé qui reprennent une musique elle-aussi surgie du passé, qui s’appellerait Michiko Kusaki et dont on ne sait pas trop ce que c’est. Ils ont presque tous choisis les même trois titres : Let’s Rock Baby, Maybe et Let’s Rock Maybe. (rires) Ca revient tout le temps, avec insistance. Les gens n’ont d’ailleurs pas tellement fait des remixes (à part Pita, Hypo… ) sinon, la plupart ont plutôt fait des reprises. Ca tombe bien : je suis plus intéressé par la reprise que par le remix ou le sampling.

- Tu as fait un remix de Encre, le projet électronique de Yann Tambour.
Oui. Je ne sais pas si c’est une reprise ou un remix. Il avait une partie de guitare que j’aimais bien. J’y retrouvais un petit côté Kristin Hersch et je pensais que ça manquait de voix. Du coup, au quatre pistes, j’ai rajouté de la voix mais aussi plein de synthés.

- Cela correspond à quoi pour toi de " mettre des voix " ? Elles sont souvent indistinctes dans ta musique.
Dans le morceau de Encre la voix est très en avant. Je chante un peu comme un manche à balai mais je n’ai pas pu régler le volume parce que j’avais " tracké " des pistes les unes sur les autres.

- Souvent tes textes sont assez proches du slogan, du gimmick : une ou deux phrases répétées…
A nouveau, dans le cas de ce morceau d’Encre, il y a un texte mais c’est vrai que souvent c’est plus de la voix que des paroles.. Mais, quand même, les mots c’est important. J’aime bien qu’on les perçoive. Je ne sais pas à quoi ça correspond… Un souffle, peut-être… J’aime bien le contraste entre les machines et la voix.

- Tu n’as jamais eu envie d’écrire des textes plus élaborés ?
Si, parfois j’en fais. Mais souvent je les trouve stupides, gnan-gnan. Des textes je peux en écrire pas mal mais c’est les textes par rapport à la musique qui posent problème. Si on veut que le texte soit compréhensible il faut mixer la voix en avant mais, pour l’instant, dans mon travail musical, je n’ai pas vraiment envie de distinguer la voix des autres instruments. J’ai envie que tout ce qui produit du son dans une musique aie la même valeur. En tout cas, que la voix n’aie pas plus d’importance que la musique. Cela n’empêche pas qu’il y a des gens qui chantent des textes que j’aime beaucoup.

- Souvent ça me fait penser à Björk. Malgré que je n’aime pas trop ce qu’elle fait, j’apprécie cet aspect là, surtout sur son premier album solo : une musique électronique très forte - avec un côté un peu violent - face à elle… C’est un peu comme une enfant au milieu des machines qui crie. Il y a cette idée de faire sortir l’humain de la machine.
Mais moi c’est pas ça : je n’ai pas envie de faire sortir l’humain de la machine. Ni la machine de l’humain. J’ai envie que chaque élément soit égal à l’autre. Qu’on se batte mais sans que l’un essaye de l’emporter sur l’autre. Justement, je crois que chez Björk c’est ça qui m’embête. On a l’impression qu’elle se défend. Pour moi, il n’y a pas les machines et les humains, il y a les humains qui fabriquent des machines… Et qui éventuellement les utilisent pour s’amuser, et chantent pour s’amuser. J’aime bien que les choses ou les gens se rencontrent .

- Tu dis " s’amuser " : la musique c’est un jeu à tes yeux ?
Oui. Je pense. C’est un jeu mais cela n’implique pas que ca soit faux ou simulé.

- Tu joues quand même avec tes personnalités, tu t’inventes des identités.
Oui. (rire)

- Une dernière question : pourquoi tu aimes Daft Punk ?
Oh-la-lââ… Pfff… J’apprécie leur distance, le fait qu’ils ne se montrent jamais sur les photos, qu’ils aient réussi à banaliser une sorte de musique électronique un peu house auprès d’un large public… Je crois que grâce à eux, plein de gens arrivent à écouter des choses plus difficiles et ça c’est super. C’est des bienfaiteurs. Merci Daft Punk !

- Et tes projets ?
J’aimerais travailler avec des musiciens très forts. Je serais vraiment ravie de pouvoir un jour travailler avec Jim O’ Rourke. J’aimerais bien travailler avec des gens qui font de la musique plus live et instrumentale, j’ai envie de découvrir des trucs dans le jazz. Sinon, il y a Sylvain Vanot qui m’a téléphoné pour que je joue sur son prochain album. Ca m’intéresse parce qu’il propose d’essayer de faire des prises live et de voir ce que ça donne. C’est marrant parce que c’est un musicien très très classique qui enregistre en studio et fait un truc hyper clean et hyper lisse. Je voudrais pouvoir amener quelque chose de moins stable, de moins fluide, de moins sûr dans ce qu’il fait. Quelque chose de douteux, qui " craint " un peu… (rires)

- Et Nordheim, ton label de cassettes, tu as arrêté ?
J’ai arrêté mais j’aimerais bien reprendre. C’est long l’air de rien. J’avais trop de choses en tête. Mais, surtout, j’ai le projet de faire un label de flexi-disques. Le label s’appellerait Précipité Bleu. Ca serait des flexis bleus, un peu dans l’esprit de Nordheim.

Interview par Wilfried (retranscription et chapeau Philippe)
Paris / mars 2001


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