interview

Roc = Spy


ALKU / EVOL / OPOPOP:
"Anarquía doméstica"


questions: Philippe et Gloria
traduction / retranscription: Gloria
Bruxelles-Barcelone / par e-mail
juillet 2001


> chronique de deux disques alku

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Xenakisperkele210.jpg (17405 octets)
In memoriam Iannis

















































les microcassettes a/vm



Il faut aimer les animaux. On l'entend dire souvent, malgré que peu de gens soient capables d’expliquer clairement pourquoi. Que font-ils donc, ces animaux, pour que l’on doive les aimer autant? Et bien, parfois, il arrive qu’ils créent des labels. Des tout petits labels aux idées pertinentes et aux résultats étonnants. Ce fut le cas dans le foyer de Anna Ramos et Roc Jiménez, à Barcelone, en 1997. Leur chatte, nommée Alku, créa un label qui débuta avec une sobre carte postale, mais qui allait par la suite se lancer dans des projets bien plus farfelus, de l’édition d’une série de microcassettes (oui, ces petites cassettes de la taille d ‘une boîte d’allumettes) à la récente publication du CD 7cm "Regards" de l’américain Woobly (quatorze morceaux et une trentaine de genres musicaux en moins de vingt minutes, vous voyez le style). Et qui, logiquement, héberge aussi les créations d’Anna et Roc: déjà deux CDs 7cm sous le nom d’Evol et un comme Opopop, qui, s’ajoutant à leurs apparitions sur d’autres structures de pointe (Mego, Falsch, Diskono et Mínim, notamment) leur ont apporté la reconnaissance internationale de leur talent de vrais fils de Pita. Remarqués au Sónar 2001, sous le nom artistique de a+r, pour leur mix de pur bruit, de hardcore, de petits bruits expérimentaux, de Ween, de Ween et… encore de Ween, le couple porte-parole d’Alku s’exprime sur l’art, l’humour, la politique et les petites bêtes.

- Vu de loin (c’est-à-dire de Bruxelles), Barcelone (et l’Espagne en général) sont plus connues pour le fait d’héberger le festival Sonar ou quelques stars finlandaises (Pan Sonic) que pour ses propres musiciens électroniques. Qu’en est-il vraiment ? Y a-t-il une scène locale intéressante en matière de musiques électroniques ou expérimentales ?
Nulle part dans le monde, il n'y a de scène locale très forte autour de la musique expérimentale, même si parfois la presse insiste pour vendre l'idée contraire. Dans certains pays qui disposent déjà d’un certain background, comme les États-Unis ou l'Allemagne, le développement d'une scène est plus facile. Mais cela reste en tout cas des phénomènes isolés, il n'existe pas de scènes locales très remarquables. Ce qui pourrait bien exister est une scène globale, dans laquelle nous nous connaissons tous plus ou moins, au sein de laquelle on reste en contact, collaborant assez fréquemment les uns avec les autres.

- De Alku, la mascotte de votre label, à " Various chinchillas ", le titre de votre prochain album sur Mego, en passant par cette histoire de rat sur la compilation Lucky Kitchen, vous semblez obsédés par les rongeurs… D’où vient cette monomanie ?
Alku n'est pas une mascotte: Alku a fondé le label. Après sa mort, il y a deux ans, Perkele s’est chargé de lui succéder. Perkele est un chinchilla.

- Cette histoire racontée dans le morceau Wasitatratisaw  (sur la compilation "I Love Fantasy" de Lucky kitchen) est autobiographique ? C’est vous le couple de Barcelonais en vacances en Inde ?
Non, elle n'est pas autobiographique, mais elle est réelle à 100%.

- Comment ça se fait que Alku décida un jour de fonder un label ?
CD-R, béni CD-R … Quoique quand nous avons commencé ils n'étaient pas encore si bon marché que maintenant. Quant à Alku, elle donnait l'impression d'être bête et peureuse, mais elle était adorable. Il faut dire qu'elle n'était pas aussi créative que Perkele, non, elle était plus dans le style modèle. Mais elle nous a quand même donné des très bonnes idées, par exemple le nom, "principio" et son double sens (principe / début). Ses discours, ses sons furent une grande influence et source d'inspiration pour nous à l’époque.

- Et quels sont les principaux changements qui ont affecté Alku depuis que le label est dirigé par Perkele ?
Nous sommes devenus un peu plus agressifs, plus hooligans. Pas musicalement, mais certainement pour l'attitude. Nos apparitions live vont de plus en plus dans la direction du spectacle, dans le sens que nous aimerions surprendre le public au-delà du plan strictement musical. Les concerts qui fonctionnent le mieux sont ceux qui combinent spectacle et qualité musicale. Comme nous ne sommes pas aussi géniaux et extrovertis que Felix Kubin, nous cherchons à créer notre propre langage visuel à nous. Et, depuis que Perkele a commencé à ronger les meubles de ma maison, nous devenons de plus en plus hooligans. Du point de vue musical nous avons aussi mûri, bien sûr, ou "évolué", plus exactement. Nous sommes arrivés à des conclusions très importantes pour nous, comme celle selon laquelle on ne peut pas retenir l'attention d'un individu pendant une longue période de temps, raison pour laquelle nos concerts ne dépassent pas, en général, les 15 minutes, ou celle selon laquelle partager des clins d'œil musicaux avec le public est très effectif et, surtout, très amusant. On intègre de plus en plus d'éléments communs à nos vies et à celles du public, avec l'objectif de générer des sourires. L'éventail de possibilités est très large, cela peut aller du son d'erreur d'un Mac à une cornemuse quand on est en Ecosse. Perkele adore les vertes prairies d'Ecosse. Il a vu les photos et, si nous ne les avions pas retirées à temps, il les aurait dévorées.

- Il y a aussi cette photo " In memoriam / Iannis" sur votre site : un vieux monsieur avec un hamster (cobaye ?) sur la tête. D’abord je croyais que c’était le compositeur grec Iannis Xenakis mais la date de mort ne correspond pas… Iannis est le nom de l’animal ?
Mais si, c'est Iannis Xenakis. Pourquoi dis-tu que la date de mort ne correspond pas? Et ce qu'il a sur sa tête n'est pas un cobaye, c'est Perkele. La photo est un hommage à Xenakis, qui est une grande influence pour nous, et qui devrait l'être pour toute personne intéressée par le rapport entre le son et la technologie.

- Que ce soit en finlandais (alku), en espagnol (principio) ou en anglais (beginning), toutes vos sorties sont cataloguées comme un commencement. Vous considérez qu’un label doit à chaque fois sortir un disque comme si c’était son premier ?
Si tu fais référence à l'enthousiasme, oui. On apporte beaucoup de soin à chacun de nos projets. C'est pour ça qu'ils mettent tous autant de temps à sortir. Bon, et aussi parce que nous sommes des "professionnels non-professionnels à 100%". Quand au mot "alku" (début), il apparaît au début de chaque numéro de catalogue des références d'Alku, à chaque fois dans la langue de l'artiste, à l'exception de Hecker, qui nous a prié de le mettre en espagnol. Nous le faisons pour rendre hommage à Alku, la patronne du label. Et chez Alku on ne remet pas l'autorité en question.

- L’humour a l’air très important dans ce que vous faites. C’est une réaction au côté parfois très froid et excessivement sérieux des musiques dites " émergeantes " (" On est l’avant-garde / On fait de l’Art… " ) ?
Nous avons l'habitude de décrire ce que nous faisons comme de l’ "abstraction digitale avec le sens de l'humour", ou bien de la "computer music pour hooligans". Sans la touche de plaisanterie, rien de tout cela n'aurait d'attrait. Parfois il se peut que le sens de l'humour soit très privé ou difficile à saisir: par exemple, le disque "Principio", sur Mego, n'est qu'une grande blague pleine de sous-blagues, mais peut-être il n'y a que nous qui avons rigolé. En tout cas, le sarcasme est primordial dans toutes les activités d'Alku, et c'est cela ce qui nous éloigne de l'académisme. Au niveau du son, au fond, il n'y a pas beaucoup de différences entre ce que nous et beaucoup d'autres labels et collectifs actuels proposons, et ce que faisaient les grands compositeurs de la computer music américaine des années septante et quatre-vingt. Le travail de Roads, Pope, Chowning, Subotnik et de toute leur génération est basique pour nous, mais nous préférons rompre la barrière académique et scientifique en ajoutant un peu de pop, d'absurdité et d'iconographie hooligan. Notre groupe de chevet est Ween, ce qui devrait répondre à la question.

- Dans vos notes d’intention, vous parlez aussi de " mess around w/ as many sound storage supports available " : le fait de proposer du papier (alku 1), des CD-R, des microcassettes, c’est une manière de privilégier le lo-fi et l’artisanal sur le high-tech et la production industrielle?
Alku est un label domestique à 100% et, donc, non-industriel. Tout, mais vraiment tout, est fait par nous à la maison. Cela inclut sûrement une sorte de déclaration de principes, mais c'est secondaire. L'important pour nous est que cela reflète un manque de moyens dont nous nous enorgueillissons.

- Vous sentez vous proches par ce côté artisanal et quantitativement limité de certains activistes du " mail art " ?
Non.

- Tant dans le projet " Temps afegit " (sous-titré " Concierto para 2 ordenadores al borde del colapso ") que dans certaines petits axiomes des microcassettes alku (" Las computadoras con defectos siempre funcionarán correctamente en presencia de un técnico "), vous semblez être en plein dans la critique de la technologie… Comment voyez-vous les rapports entre l’homme et la machine, en musique et / ou dans d’autres domaines ?
Notre critique n'est pas dirigée contre la technologie. La technologie est bonne. Les ordinateurs rendent tout plus facile et ils sont un outil excellent pour générer du son. C'est l'ineptie humaine qui en fait de la merde. Mon Powerbook vient juste de mourir. Windows, c'est le fruit de l'homme. Malheureusement, nous sommes obligés de travailler avec des machines imparfaites et du software limité et selon des règles du jeu stupides: du virus Red Book aux incompatibilités entre les différents formats de son digital. C'est de ça que nous parlons quand nous critiquons la technologie, la compilation "El formato is the challenge" étant pour l'instant le cas le plus explicite.

- La compilation " Tributo to T. Russel, inventor del Compact Disc " contient-elle aussi ce genre d’attitude critique vis-à-vis de la technologie ou bien êtes vous plutôt des admirateurs de l’inventeur du CD ?
Ce n'est qu'un hommage. Personne ne sait qui est JTR. Si tu cherches de l'info sur l'origine du CD, on te dira qu'il a été inventé par Sony et Philips en 1981-82: putain de mensonge! Ils n'ont fait que voler ou acheter l'idée à JTR, qui l'avait déjà eue en 1965, mais qui ne pouvait pas la mettre en pratique à l'époque. Notre hommage est une excuse pour regrouper des gens qui font des choses avec des CDs comme instrument, ou bien qui utilisent le mot "CD" dans leur nom.

- Sur une compilation comme " El formato is the challenge ", il y a une série de stars ou de starlettes internationales (Felix Kubin, Chicks on speed, Kit Clayton, Erik Minkinnen… ) mais le projet fait que leurs contributions sont méconnaissables. La base du projet de microcassettes " a/vm " est l’anonymat… Vous croyez que les musiciens gagnent à s’effacer derrière leur musique ?
L'anonymat est amusant, quoique nous ne soyons pas obsédés par ce sujet. Le cas de la série des "a/vm" est le cas plus flagrant, je dirais même que c’est le seul sur Alku. Ca a été un bien joli projet à faire: nous nous sommes mis en contact avec des musiciens qu'on ne connaissait pas du tout, et nous leur avons proposé de travailler pour un projet mystérieux à propos duquel ils savaient juste qu'il allait être édité dans un format révolutionnaire sans que leur nom ne soit ni mentionné sur la pochette, ni jamais révélé. Et sans être payés, puisque avec Alku on ne fait que perdre de l'argent. Il y a eu des gens qui n'ont même pas répondu. D'autres, très importants pour nous, ont accepté. Cela nous a permis découvrir pas mal de gens qui sont sur la même longueur d'onde que nous, et, encore mieux: leurs morceaux étaient incroyables! Ce fut triste de les mettre en circulation avec un son pathétique, mais la vérité est que ce fut un beau projet, finalement.

- Et quelles sont les règles du jeu de la compilation " X + Y = XY " : on devine qu’il s’agit de collaborations entre musiciens [déjà confirmés: Francisco Lopez, Pimmon, Discom] mais… Plus précisément…
Il s'agit de "blind-collaborations", de "blind-dates" . La plupart des artistes ignorent même avec qui ils collaborent. Chacun doit envoyer un morceau de deux minutes. On superpose deux morceaux, et voilà! On en a déjà "fusionné" quelques uns et ça fonctionne magnifiquement.

- Pour l’installation " Sitio " au Sonar 1999, vous enfermiez un auditeur à la fois dans une chambre d’écoute. L’installation " Ping-pong " que vous préparez va-t-elle être aussi " totalitaire " ?
" Ping-pong " est encore inédite. Si tout va bien, la première aura lieu cet hiver. Il ne s'agit pas d'une installation au sens strict, mais plutôt d'un concert avec un set-up inhabituel, une plaisanterie sur l'ennui que peuvent provoquer ce genre de concerts. Le concert est donné par deux ordinateurs: le matériel de son est doté de deux puissants sub-woofers, sur chacun desquels il y a une balle de ping-pong qui flotte et bouge dans l'air en fonction des vibrations d'air provoquées par le son. Chaque interprète dispose en outre d'une raquette de ping-pong, qu'il peut utiliser à n'importe quel moment.

- Vous écoutez du hardcore engagé (Fugazi)… Par ailleurs, les gens de et autour de Mego et de la scène autrichienne de musique expérimentale sont à la pointe du combat anti-fasciste mais cet engagement ne passe pas par la musique. Croyez-vous que la musique électronique puisse être politique ou engagée ? Est-ce souhaitable qu’elle le soit ? Par quels canaux (sons / paroles / pochettes / manières de travailler / … ) ce contenu politique peut-il éventuellement passer ?
Nous ne sommes pas directement intéressés par la transmission de messages politiques à travers la musique. D'ailleurs, presque tous les tentatives dans ce domaine ont échoué. La meilleure façon de faire de la politique reste de faire de la politique, et cela ne sert à rien de mélanger la musique avec ça. Puis, il n'y a pas besoin de pamphlets explicatifs ou de discussions politiques pour qu'on puisse deviner les idées de quelqu'un. La musique avec message ne convaincra que celui qui est convaincu d'avance, elle ne change pas la mentalité des gens par un coup de baguette magique. Ce qui est clair, de toute façon, est que nous avons une attitude face à l'existence qui se manifeste dans nos manières de faire: le Do It Yourself, l'anti-profit, l'envie de rigoler, l'enthousiasme, la dévotion pour Perkele. Nous ne sommes pas faits de pierre, notre entourage nous touche et nous le reflétons d'une manière ou d'une autre.

- Quels sont vos prochains projets de tourné internationale? Allez-vous proposer des sets du label, ou bien des concerts d'Evol?
En octobre nous partons faire une tournée au Royaume-uni: Londres, Bristol, Brighton, Newcastle, Nottingham, Glasgow, Leeds. Après nous irons probablement à Vienne, et peut-être à Munich. Quant il s'agit de live, il n'y a aucune différence entre Evol, Oopopop ou Alku. Le son est le même. La variété de noms, c'est juste pour qu’il y ait confusion.

Interview par Gloria et Philippe
Bruxelles-Barcelone (par e-mail) / juillet 2001

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