|
AVANCE RAPIDE JANVIER 2002 |
|
![]() ![]() APPLESEED CAST: "Low Level Owl" (Deep Elm, 2001 - "Volume I" / 14 morceaux / 53 min - "Volume II" / 12 morceaux / 55 min) Les vrais monstres savent se faire discrets. "Low Level Owl" est un monstre à deux têtes, une uvre éditée en deux volumes séparés qui senchaînent par le son, offrant ensemble presque deux heures de musique. Tout y a été composé, interprété, pondéré et placé avec soin par les quatre membres dAppleseed Cast, ce groupe du Kansas qui aurait dû gagner la reconnaissance mondiale grâce à "Mare vitalis" son disque précédent, mais qui peine mystérieusement à sortir des cercles étiquetés "emo" [1] ou "post-emo". La faute à Deep Elm? En tout cas, cest en effet de cela quil sagit: des ingrédients estampillés "emo", de la détresse et des remords, des guitares et une lincurable mélancolie post-adolescente à chanter dans le style de Mineral. Sauf quici, aucune chanson ne respecte les règles du genre: avec leurs changements mélodiques insolites, passages "shoegazer", enchantements répétitifs et mille bricolages de studio, elles sélèvent doucement dans des domaines quon pourrait qualifier dambient-pop sauvage, mais quon préfèrera ne qualifier sous aucun prétexte, les re-écoutant juste en boucle, les yeux fermés. En outre, ces beaux hymnes, comme pour garantir le dépaysement, alternent sans répit avec des instrumentaux à linclinaison atmosphérique (parfois même ouvertement indie-tech, dont le sublime Confession final), faisant de "Low Level Owl" le définitif équivalent aérien du "Leaves Turn Inside You" dUnwound. Hasards de la vie, Christopher Crisci chante: "Words fall like autumn leaves as he speaks, bring you down". Une grande réussite artistique et paramédicale. [gloria][1] Un débat interne à la rédaction de brdf.net a fait suite à l'utilisation de ce terme dans cette chronique. Gloria et Philippe sont tous les deux d'accord sur le fait que le terme est "moche" mais alors que pour la première il correspond à une vraie scène musicale avec ses règles, ses usages, ses repères, pour le second, il ne s'agit que d'une étiquette douteuse et peu utile de plus. Pour vous faire votre propre avis, si le débat vous intéresse, vous pouvez éventuellement consulter le site www.fourfa.com. >> site Deep Elm |
|
![]() DON NINO: "Real Seasons Make Reasons" (Prohibited, 2001 / 13 chansons / 48 min) Interviewé par Chronicart, Nicolas Laureau nous apprend que le nom du projet musical
qu'il mène en solitaire depuis 1994 est, avant tout, un hommage en forme de jeux de mots
à la chanson Dominoes de Syd Barrett. Le rapport étymologique au jeu du même nom
paraît plus étrange tant cette musique semble éloignée de toute logique combinatoire
ou mathématique. Mais, l'ancien chanteur de Prohibition (qui signe des temps ?
tel Guy Piccioto de Fugazi passe lui-aussi d'une voix hurlante à un registre plus
murmuré) précise vite qu'il s'agit plutôt de l'imbrication des sentiments des gens. Je
comprends déjà plus
Et encore mieux lorsque je scinde les deux mots de son
pseudonyme pour mettre à nu la dualité entre le patriarche (don) et l'enfant (nino).
Tout le monde amis du disque et esprits chagrins l'a en effet remarqué: il
est question ici de filiation et de paternité. Mais, les pères spirituels de Don Nino
sont si clairement assumés que même moi je les reconnais: Arto Lindsay sur I'm The
Weathercock ou Few Seconds A Day et sa petite luxuriance
"bossa-novatrice", Gastr Del Sol sur To The East et Here We Go.
Les silhouettes qui se penchent sur le berceau sont donc plutôt rayonnantes et
inspirantes et je ne vois pas matière à jérémiades. Surtout qu'à l'image du touchant Case
If ou du perpetuum mobile de We All Look The Same (arpèges en ressac à la
surface, vie sonore mystérieuse en profondeur), les treize chansons oscillant entre
lévitation (strato-cumulus d'orgue et d'harmonium) et assise terrienne et entre
fragilité et musicalité, débordent avant tout d'un plaisir simple et sain. Le plaisir
de jouer et le plaisir de donner. Le plaisir du père et le plaisir du fils. [philippe] |
|
![]() ERVE T. & ANEMIE S. : "Radion Robot Hit" (split 7" avec LEM / Heroika, 2000 / 8 min + locked groove) Et si l'Institut
Electro-Radion dont sont issus les laborantins clandestins Erve T. et Anémie S. était le
secret le mieux gardé de la musique électronique belge? C'est qu'à ce jour leur
discographie se limite à deux morceaux sur des disques à diffusion confidentielle:
dix-huit secondes de piaillement ornitho-analogique sur la compilation
"Blokhiton" (ubik, 1999) et cet infini Radion robot hit au sillon fermé,
sorti sur le petit label Heroika de Nicolas de Ming. Récupérateurs, dé-soudeurs /
re-soudeurs, réanimateurs d'un appareillage analogique désuet, ils donnent vie ici à
une musique aussi subtile qu'enthousiasmante. Comme dans une matriochka, toutes les
échelles temporelles s'y emboîtent parfaitement et semblent trouver leur place
naturelle: chaque son individuel (pépitement, bouillonnement, grésillement, soupir
magnétique
) dans sa petite séquence, chaque séquence dans le morceau tout
entier. L'agencement des blocs sonores de cette comptine mutante entretient autant de
liens avec la déconstruction rythmique et mélodique des musiques improvisées, qu'avec
la scansion binaire de la techno ou la pulsation plus physiologique de l'electronica. Mais
surtout, les énigmatiques Anémie et Erve ne sont pas entre l'organique et
l'électronique, ils sont à la fois dans l'organique et dans
l'électronique. En termes plus vulgaires: ils ne sont pas "le cul entre deux
chaises", ils sont la chaise. [philippe] |
|
Avec ses deux premiers albums - "Pop Loops For
Breakfast" (Charizma / Morr, 1999) et "A Choir Of Empty Beds" (Fuzzy Box,
2000) et ses apparitions régulières sur diverses compilations, B.Fleischmann
s'est vite affirmé comme un charmant aquarelliste électronique. Relativement faciles
d'accès mais sensibles et délicats, ses loukoums sonores aigre-doux s'avéraient, pour
mon plus grand bonheur, aussi légers de sons mélodiques (l'ombre du diablotin
Muzak
) que lourds de sens mélancolique (
et le rayonnement de l'archange
Musique). Sur une petite structure belge, le musicien munichois vient de sortir un
étonnant single dont je ne peux dire à ce jour s'il débroussaille une nouvelle piste
pour sa discographie future ou s'il ne s'agit plutôt que d'une passade amenée à
demeurer exceptionnelle. Le beat a clairement été estompé et les deux plages se
déploient selon une même logique de composition additive. Véritable perle, Toru
okada évolue en cinq minutes du presque silence, à peine rompu par la lente pulsion
d'un sample de guitare acoustique, à la saturation quasi totale du spectre sonore. La
juxtaposition et l'intrication de sons de textures et de hauteurs différentes me paraît
tout simplement irréprochable. Un travail d'orfèvre. [philippe] |
|
![]() GANG WIZARD: "El Cortez Buy Ya Drink" (Blackbean And Placenta, Deathbomb, Dial Records, Ecstatic Peace, Morc Records, Old Gold, Priapus, SunShip Records, Unread, White Tapes, 2001 / 8 morceaux / 52 min) Dérangeant,
chaotique, parfois à la limite du grotesque, "El Cortez Buy Ya Drink"
nest pas le plus beau disque du monde. Ses huit morceaux ont été composés et
enregistrés live par Mike Landucci, Jake Anderson et Christophe Breedon (alias Gang
Wizard) avec laide de Aileen Holmes (sons, piano jouet) et Phil Kretschman (guitare,
batterie). Même si le son est essentiellement pourri et le contenu déconcertant, ce
début officiel en CD du trio californien - qui suit lédition dun CD-R, de
plusieurs cassettes et de multiples split 7" - est pourtant bizarrement merveilleux.
Après un furieux Its Alright (Wonderful), s'annonce un énigmatique ......
[tel est le titre du morceau] à la basse sensuelle et aux drones obscurs, juste avant que
la secousse rocknroll de Catch Me, Watch Me ne vienne vous donner envie
daller pogoter avec le diable. Mauvaise idée: il est pertinent de garder le calme
pour apprécier le "pascalcomeladesque" I Am A Snarling Ocelot et,
surtout, afin d'être présentable lorsque vos voisins viendront se plaindre des cris
surexcités de Landucci. En général ce jeune homme (qui est aussi le patron du label
Blackbean And Placenta) ne se tait quaprès avoir essayé dingurgiter son
micro. Cest ainsi, entre audace, penchants "punks" et coups de poignard
"noise" dans les parties sensibles de nos oreilles, dans cet entrelacement de
létrange et du vulgaire, quon finit par se dire que si cest El Cortez
qui invite, et bien, on reprendra volontiers un verre. [gloria] |
|
![]() MEREDITH MONK: "Key" (Lovely Music, 1977 / 10 morceaux / 36 min) En novembre dernier la programmation "Mind The Step" du Cinéma Nova consacrée aux films explorant le langage du corps permettait entre autre de découvrir le court métrage "A Portrait Of Meredith Monk" de Mark Berger. En vingt-cinq minutes, alternant séquences en noir et blanc (gros plans anatomiques et moments chorégraphiés) et en couleurs (des plans de plus en plus monochromatiques de Meredith Monk progressivement recouverte, des chevilles aux cheveux, d'un rouge-sang à la symbolique menstruelle évidente), le film donne à voir le travail de la performeuse féministe américaine mais aussi, surtout, à entendre sa musique. Au générique, le spectateur-auditeur attentif n'avait aucun mal à identifier l'album "Key", enregistré au cours de l'automne 1970, comme support discographique de la musique du film. Après quelques premières écoutes disciplinées, on finira par prendre quelques libertés avec le desiderata de la musicienne de voir son disque écouté d'une traite "from the beginning of side one to the end of side two": on oubliera les trois Visions, "spoken words" vite pâlichons à côté des morceaux où "la femme cent-voix" [1] entrelace l'orgue électrique, la guimbarde et ses "techniques vocales étendues". Tour à tour gutturale, incantatoire et suraiguë (Under Street), évanescente et délicate (Fat Stream), apaisée, dédoublée et de plus en plus nasale (Change), la mère spirituelle de Patti Smith, Kim Gordon, Diamanda Galas et PJ Harvey y incarne de la manière la plus convaincante qui soit sa croyance en une "voix qui est un langage en soi, qui parle directement au cur, sans passer par l'esprit". [philippe][1] Titre d'un très bon article de Guy Scarpetta sur Meredith Monk pour le Festival d'Automne. >> site Meredith Monk >> distributeur de la copie 16mm du film |
|
![]() BOGDAN RACZYNSKI : "Myloveilove" (Rephlex 2001 / 17 morceaux) Depuis quelques temps on voit apparaître dans le spectre des musiques électroniques de plus en plus d'albums qui se penchent sur l'univers de l'intime et du quotidien. Je ne peux pas vous dire qui a été le premier à s'essayer dans ce registre. En tout cas des disques aussi anciens et sublimes que le "Ralf & Florian" de Kraftwerk me font penser qu'il ne s'agit pas d'un phénomène récent. Tout en gardant cet esprit de recherche intérieure, le style de Bogdan Raczynski est bien différent de celui de ces illustres prédécesseurs. Son "Myloveilove" est le troisième volet d'une discographie variée et éclectique sortie chez Rephlex. En dix-sept morceaux, tous sobrement nommés Myloveilove, il explore avec des trompettes, un accordéon et sa voix fragile les mélodies alanguies d'une mélancolie touchante. L'ensemble est porté par des ambiances électroniques qui nous rappellent les meilleurs travaux de Pole ou "Hotel Paralell" de Fennesz. Certains d'entre vous taxeront cette musique de "nombriliste". Vous n'aurez en effet pas tout à fait tort car même Raczynski le revendique avec une pochette et titre d'album pour le moins égocentrique. Mais ce qualificatif devient trop réducteur à l'écoute de ce disque qui réveille chez l'auditeur des émotions qui surpassent le jeu de l'auto-compassion ou la formule avec laquelle Rephlex présente ce travail: "a soundtrack for sobbing". En réalité la démarche de Raczynski est souvent très loin de me faire sangloter: ses chansons respirent d'une vraie atmosphère de bonheur. [david] >> site Bogdan Raczynski >> site Rephlex |
|
| > HAUT DE LA PAGE |