chronique

yannis210.jpg (6972 octets)
YANNIS KYRIAKIDES
"a conSPIracy cantata"

H/NL

CD / 3 oeuvres / 8 plages / 74 min
(Unsounds, 2001)



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A peine trois ou quatre jours après les attentats du 11 septembre 2001, on pouvait lire dans quelques journaux des informations sur les techniques cryptographiques utilisées au sein du réseau Al Qaeda : les kamikazes infiltrés dans les écoles d’aviation américaines seraient restés connectés à la tête du mouvement via des messages cryptés cachés sur des sites pornographiques ! La diffusion de cette information assez drôle et surprenante touche autant à la cryptographie qu’à ce que Noam Chomsky appelle "la manufacture du consensus" (dans ce cas-ci, préparer l’opinion à accepter les bombardements massifs, approximatifs et vengeurs de l’Afghanistan).
Sur a conSPIracy cantata, pièce maîtresse de son premier album éponyme, Yannis Kyriakides évoque, en musique et dans des contextes historiques très différents, ces deux questions. La composition aborde le monde trouble de la conspiration politique à travers deux facettes : d’une part, les psalmodies numériques ou sémantiques radiodiffusées en ondes courtes par les principaux services secrets (américains, israéliens, tchèques, cubains… ) à destination de leurs agents secrets et, d’autre part, la manipulation partisane des révélations de l’oracle de Delphes dans la Grèce antique. Le jeune compositeur d’origine grecque vivant à Amsterdam était bien placé pour fouiller ce passé, éloigné dans le temps mais proche de nous dans certaines de ses pratiques, où Delphes était à la fois un sanctuaire religieux et une institution officielle de divination et de (dés-)information, le babil inintelligible de la pythie étant manipulé à souhait lors de sa traduction en hexamètres par les prophètes. Musicalement, la pièce marie le piano, les interventions électroniques à la Ryoji Ikeda, les enregistrements de radio espionnes (provenant de la fameuse compilation "The Conet Project"
[1]) et les voix féminines déclamant de fascinantes litanies codées ("I / You / We / Flesh / Blood / Skin / Poem / Man / Child / Bird / Dog / ..."). L’œuvre, qui propose enfin une piste contemporaine pour une musique électronique non déconnectée de l’histoire – histoire politique et histoire de la musique -, offre de splendides moments d’intrication des sons et des textures sonores, des matières organiques et technologiques, du vivant et de la machine, du minéral et de l’éther radiophonique. Un peu inquiétante, la composition arrive à maintenir son mystère, sa nature clandestine et hermétique tout en suggérant aussi le glissement de l’idée de conspiration du politico-stratégique vers un champ plus intime : le corps, la voix, les sentiments.
Le premier disque du label Unsounds, structure amstellodamoise mise en place par Isabelle Vigier – qui signe la très belle pochette -, Andy Moor (The Ex, Kletka Red… ) et Yannis Kyriakides lui-même, comporte encore deux autres pièces plus courtes. hYDAtorizon est une expérimentation plus méditative et atemporelle sur les harmoniques produites par quatre hauts parleurs diffusant des ondes sinusoïdales à l’intérieur d’un piano. tetTiX (cigale en grec) propose un dialogue pas toujours convaincant entre une boîte à rythmes et quelques insectes : les sons de boîte à rythmes sont assez étonnants mais les enregistrements d’insectes un peu banals (Chris Watson nous ayant habitués à des enregistrements d’insectes autrement plus mystérieux). Cela ne suffit évidemment pas à nous faire bouder notre plaisir : cet album offre au moins soixante minutes réellement singulières et intensément inspirantes.

Philippe / janvier 2002

[1] quadruple CD "The Conet Project" (Irdial Disks, 1997) / Toujours sur les radios espionnes, consultez le site de Simon Mason

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