chronique

gainsbourg_tzadik.jpg (27286 octets)


DIVERS

"GREAT JEWISH MUSIC:
  BURT BACHARACH"
USA / Japon

double CD / 20 titres
(Tzadik, 1998)


DIVERS
"GREAT JEWISH MUSIC:
  SERGE GAINSBOURG"

USA / Japon / Suisse
CD /21 titres)
(Tzadik, 1998)



J’ai lu quelque part une interprétation du messianisme dans la religion juive selon laquelle le messianisme commencerait par l’infime déplacement, de quelques centimètres, des objets... Par ailleurs, en couture, la reprise viserait à rapprocher, joindre deux pièces de tissus accidentellement séparés... Le projet de John Zorn, du label Tzadik, de faire reprendre les chansons de Burt Bacharach et de Serge Gainsbourg par divers intervenants, semble à mi chemin de ces deux entreprises. A la fois déplacement de contexte pour les deux musiciens, ici réhabilités par l’intelligentsia rock et jazz contemporaine, pour le seul motif qu’ils sont d’origine juive, c’est à dire déplacement d’une situation de simple musicien à celle de musicien juif, ce qui semble motiver le projet de Zorn , et réajustement, c’est à dire réhabilitation, revalorisation de musiciens injustement déconsidérés par un certain public , par le biais de reprises qui rapprochent deux univers musicaux apparemment éloignés...
Ce ne sont pas en iconoclastes que Marc Ribot, Joey Baron, Zeena Parkins, Kramer ou entre autres, Fred Frith ont abordé les chansons de Bacharach, mais avec l’infini respect dû à celui qui aura apporté la complexité et la rigueur à une musique par ailleurs qualifiée d’ "ambiance". Le refus de la facilité et du stéréotype qui qualifiait la musique de Bacharach peut aussi s’appliquer à l’hommage qui lui est rendu sur ce disque. Sous ses apparences "faciles", la musique de Burt Bacharach recèle en effet un souci du détail, une volonté intransigeante de faire une œuvre musicale qui ne cède jamais aux raccourcis que le genre dans lequel elle s’inscrivait pouvait lui offrir. Et ce parti pris d’exigence est aussi celui d’un Marc Ribot, par exemple, qui a su retranscrire toutes les nuances et éviter les chausses trappes d’un morceau tel que Don’t go breaking my heart, dont il propose deux versions, la deuxième, magistralement interprétée à la guitare seule, sublime de dépouillement, attrapant les émotions que pouvait susciter la musique, pour les retranscrire dans une forme simplifiée à l’extrême, qui sait capturer l’essentiel.
L’album de reprises de Serge Gainsbourg est moins intéressant, les musiciens semblent avoir pris plaisir à reproduire ces chansons populaires mais leurs interprétations sont moins profondes et semblent parfois relever de la plaisanterie (ainsi la reprise de Contact par John Zorn ou celle de 69 année érotique par Kramer). Burt Bacharach et Serge Gainsbourg ont cependant ceci en commun qu’ils font tout deux exploser les préjugés sur ce qu’une chanson populaire est supposée être, et ces disques sont deux réussites en ce qu’ils réunissent des musiciens qui partagent cette exigence de faire sortir les genres musicaux des carcans qu’on leur a assignés. Le traitement jazz un peu décalé de This guy is in love with you par Dave Douglas, ou de Promises, Promises par Erik Friedlander, l’improvisation complètement délirante (opéra de quat’sous et miaulements hystériques) de Shelley Hirsch pour What’s new pussycat ou la terrifiante reprise techno de Requiem pour un con de Franz Treichler, reflètent magistralement cette volonté de rester fidèle aux exigences du compositeur tout en lui apportant l’indispensable singularité qui permet à la reprise d’être réussie. Ici, les participants se sont tous appliqués à affronter les difficultés (ou les facilités) des compositions originales, les transformant en autant d’appuis grâce auxquels ils ont pu s’exprimer individuellement, avec, pour la plupart, une très grande réussite.

Wilfried / 1998