chronique![]()
"GREAT
JEWISH MUSIC:
|
Jai lu quelque part une interprétation du messianisme dans la religion juive selon laquelle le messianisme commencerait par linfime déplacement, de quelques centimètres, des objets... Par ailleurs, en couture, la reprise viserait à rapprocher, joindre deux pièces de tissus accidentellement séparés... Le projet de John Zorn, du label Tzadik, de faire reprendre les chansons de Burt Bacharach et de Serge Gainsbourg par divers intervenants, semble à mi chemin de ces deux entreprises. A la fois déplacement de contexte pour les deux musiciens, ici réhabilités par lintelligentsia rock et jazz contemporaine, pour le seul motif quils sont dorigine juive, cest à dire déplacement dune situation de simple musicien à celle de musicien juif, ce qui semble motiver le projet de Zorn , et réajustement, cest à dire réhabilitation, revalorisation de musiciens injustement déconsidérés par un certain public , par le biais de reprises qui rapprochent deux univers musicaux apparemment éloignés... Ce ne sont pas en iconoclastes que Marc Ribot, Joey Baron, Zeena Parkins, Kramer ou entre autres, Fred Frith ont abordé les chansons de Bacharach, mais avec linfini respect dû à celui qui aura apporté la complexité et la rigueur à une musique par ailleurs qualifiée d "ambiance". Le refus de la facilité et du stéréotype qui qualifiait la musique de Bacharach peut aussi sappliquer à lhommage qui lui est rendu sur ce disque. Sous ses apparences "faciles", la musique de Burt Bacharach recèle en effet un souci du détail, une volonté intransigeante de faire une uvre musicale qui ne cède jamais aux raccourcis que le genre dans lequel elle sinscrivait pouvait lui offrir. Et ce parti pris dexigence est aussi celui dun Marc Ribot, par exemple, qui a su retranscrire toutes les nuances et éviter les chausses trappes dun morceau tel que Dont go breaking my heart, dont il propose deux versions, la deuxième, magistralement interprétée à la guitare seule, sublime de dépouillement, attrapant les émotions que pouvait susciter la musique, pour les retranscrire dans une forme simplifiée à lextrême, qui sait capturer lessentiel. Lalbum de reprises de Serge Gainsbourg est moins intéressant, les musiciens semblent avoir pris plaisir à reproduire ces chansons populaires mais leurs interprétations sont moins profondes et semblent parfois relever de la plaisanterie (ainsi la reprise de Contact par John Zorn ou celle de 69 année érotique par Kramer). Burt Bacharach et Serge Gainsbourg ont cependant ceci en commun quils font tout deux exploser les préjugés sur ce quune chanson populaire est supposée être, et ces disques sont deux réussites en ce quils réunissent des musiciens qui partagent cette exigence de faire sortir les genres musicaux des carcans quon leur a assignés. Le traitement jazz un peu décalé de This guy is in love with you par Dave Douglas, ou de Promises, Promises par Erik Friedlander, limprovisation complètement délirante (opéra de quatsous et miaulements hystériques) de Shelley Hirsch pour Whats new pussycat ou la terrifiante reprise techno de Requiem pour un con de Franz Treichler, reflètent magistralement cette volonté de rester fidèle aux exigences du compositeur tout en lui apportant lindispensable singularité qui permet à la reprise dêtre réussie. Ici, les participants se sont tous appliqués à affronter les difficultés (ou les facilités) des compositions originales, les transformant en autant dappuis grâce auxquels ils ont pu sexprimer individuellement, avec, pour la plupart, une très grande réussite. Wilfried / 1998 |