chronique

SISTER IODINE
"[PAUSE]"
France
Album / 11 titres / 44 min
(Zeitgeist, 1996)
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Dans le bardaf précédent, je vous avais dit tout le bien que je pensais du premier album
"ADN 115" du groupe expérimental parisien Sister lodine. Je ne peux que
réitérer mes louanges pour l'album qui lui succède, en soulignant même la progression
du groupe entre les deux jalons de son histoire. Sister lodine reste une unité de
recherche de pointe qui ne se limite pas à faire de l'espionnage industriel en direction
des labos japonais ou américains mais qui innove sur son propre terrain. Ceci n'empêche
pas le groupe d'être parfois mal compris - et de ne pas toujours chercher à dissiper les
malentendus -. Leur musique, souvent cataloguée de "difficile", de
"froide" ou d' "intellectuelle" me paraît surtout intelligente.
Pourquoi une musique pensée et sobre serait-elle moins chaude que celle où un demi-taré
crache ses tripes dans un micro?
A l'intérieur du boîtier très dépouillé de "[pause]", le livret intérieur
est illustré par une photo d'aéroport et une photo issue du classique du cinéma
expérimental "Wavelength" (1966) de Michael Snow qui constitue une des oeuvres
les plus fascinantes sur les notions de temps et d'espace. Ce film structuraliste se
limite - 45 minutes durant - à un très lent zoom avant dans une pièce vers une photo
accrochée entre deux fenêtres. La bande-son est constituée par un son synthétique
devenant de plus en plus aigu au fur et à mesure que I'on se rapproche du mur. On a
souvent fait au film du cinéaste canadien - ou même à l'ensemble de son cinéma - le
même reproche qu'à Sister lodine: intellectualisme, obscurantisme, élitisme,
froideur... Je ne peux, personnellement que m'insurger contre cette "dictature de
l'effort minimum". Malgré la rigidité et la force de son idée directrice et de son
dispositif - Snow prépare ses films sur papier très méticuleusement avant de lancer la
caméra - , ce film me parait fascinant et laisser la voie ouverte aux expériences les
plus intimes de la part de chaque spectateur. De manière semblable, la musique de Sister
lodine catalyse le fonctionnement de l'esprit de l'auditeur.
Sans en être sûr, je peux imaginer Sister lodine agissant dans une démarche proche de
selle de Snow c'est-à-dire préparant soigneusement leur disque sans précipitation
dictée par des ultimatums extérieurs au groupe. Barricadés dans leur studio de
Montreuil avec leurs guitares préparées, leurs bandes, leurs batteries, leurs platines
et... du temps. Le disque lui-même peut aussi être présenté comme un travail sur le
temps et l'espace. On en perçoit mieux la force en le considérant comme album entier -
un long travelling de 45 minutes dans des ambiances contrastées - que comme succession de
morceaux - malgré la présence du "hit" chanté, Mass exposure -. La
grande majorité du disque est instrumentale, Erik Minkkinen ne se faisant entendre que
dans ce morceau et Truck loads. Ce qui est très admirable dans ce disque, c'est
que la richesse du son, le rhizome de structures rythmiques et de matières sonores
parfois enregistrées très bas, sont maîtrisés avec une science du dosage et une
retenue assez peu communes. On ne tombe jamais dans les travers de l'accentuation des
effets ou du remplissage par facilité - du "faire compliqué pour faire
complexe" -. On l'aura compris, ce disque est un des tout grands disques de ma
discothèque imaginaire et j'attends sans impatience - qu'ils continuent à prendre leur
temps - l'opus IIl.
Philippe / chronique originellement parue dans bardaf#3 (1997)
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