chronique

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OVIL BIANCA

"GRAVITY = LOVE"
Belgique

Album / 10 plages, 55 min
(k-raa-k, 2001)





site k-raa-k



Le premier album d’Ovil Bianca, sorti ce printemps chez (k-raa-k)3 était un des disques que j’attendais avec le plus d’impatience. En effet, le 29 décembre dernier à Bruges - dans le cadre du festival Glasvocht -, le très jeune Tim Wijnant avait offert à un auditoire clairsemé un set de musique électronique réellement bouleversant. Pendant les cinq premières minutes de cette intervention, j’étais pourtant resté très méfiant devant ce nième exemple d’autisme électronique: que peut donc offrir d’excitant un jeune homme timidement arc-bouté sur une table de mixage ? Puis, très vite, la réponse était apparue avec évidence ; Ovil Bianca donnait vie à ce que beaucoup de ses collègues paysagistes sonores ne se soucient guère d’offrir : une musique. C’est-à-dire des sons, certes, mais aussi des émotions. La littérature promotionnelle du label (k-raa-k)3 affirme – et il n’y a aucune raison de mettre en doute cette anecdote – que Christian Fennesz aurait été très impressionné par une performance d’Ovil Bianca alors qu’ils partageaient l’affiche d’un concert. Cette affinité n’est guère étonnante : on retrouve tant chez le maître viennois que chez le débutant flamand une même capacité à donner la chair de poule aux ordinateurs.
Le postulat qui va suivre est schématique et simplificateur mais j’ai souvent considéré le catalogue électronique du label (k-raa-k)3 comme une sorte de troisième voie entre, d’une part (pour aller vite), la tendance cérébrale et méditative des musiques électroniques de l’axe Vienne-Tokyo et, d’autre part (pour y aller vraiment avec de gros sabots), la frange légère et hédoniste de l’electronica et de l’electropop franco-allemandes. Ainsi Tim Wijnant ou Jürgen Deblonde (Köhn) se permettent de proposer des musiques à leur image : sentimentales et expérimentales à la fois. En laissant de côté certains travers obscurantistes de la scène électronique contemporaine et en restant au milieu des humains, le regard porté vers la lumière (au risque d’être ébloui et de devoir plisser les paupières comme sur la très belle pochette de ce disque), Ovil Bianca se rapproche de ses auditeurs. En 1947, Gustave Thibon publie sous le titre " La pesanteur et la grâce " des extraits des derniers cahiers de Simone Weil (singulière, touchante et éclairante philosophe morte en 1943 et ayant glissé au cours des dernières années de sa vie de l’ouvriérisme et de l’extrémisme de gauche vers le mysticisme). Cinquante plus tard, Tim Wijnant décline ce rapprochement sémantique de manière plus abrupte et mathématique en posant l’équation " Gravity = Love " pour étiqueter son premier album.
En une dizaine de plages, parfois très longues, le disque dresse un premier relevé assez varié des champs d’investigation d’Ovil Bianca. Par rapport à son titre, la tonalité d’ensemble est, certes, romantique mais pas aussi systématiquement grave ou pesante que son appellation le suggère. Le lent vrombissement mystérieux du très long Daylight qui clôt l’album distille une ambiance assez menaçante mais la petite délicatesse pointilliste Papa ne fume pas ou l’agencement apaisé et mélodique des bips aigus de Undergrowth introduisent des trouées de lumière et des appels d’air dans la pénombre d’un environnement qui peut paraître confiné à la première écoute. Le morceau Full Endeavor révèle fort bien cette ambiguïté des ambiances : on commence par appréhender ce morceau qui conjugue pulsations, guitare préparée, toussotements et déclamation d’un texte sur la mort comme un spoken word " noir de noir " qui ne dépareillerait pas sur un disque de Godspeed You Black Emperor. Puis, on tend l’oreille et tente de décrypter des paroles qui s’avèrent parler plutôt de renaissance et de libération que de mortification : "Your time of death is up / Welcome to the living / There is no death / The son of God is free". Au niveau strictement sonore, le grand attrait de ce disque réside dans sa nature organique et dans la chaleur des sons. The Sermont On The Mount qui ouvre le disque par un lent - et long - crescendo / decrescendo se pose comme un véritable biotope sonore : un espace de vie grouillante où les sons semblent trouver leur place mutuelle selon une sorte d’ordre naturel derrière lequel le musicien a presque l’air de s’effacer. Et au cours des 45 minutes suivantes, celui-ci continuera avec un bonheur constant à traiter électroniquement (par le filtrage, la mise en boucle, le feedback…) les sons sensuels et organiques les plus divers, dont ceux de "vrais" instruments (guitare sur Full Endeavor ou Daylight, accordéon et piano sur De branding…). Régulièrement des imperfections et un souffle d’enregistrement assumés ("magnified white and pink noise" comme les nomment les notes de pochette) viennent faire écho au souffle de la respiration humaine. Fragile, mais sans complaisance, "Gravity = Love" effleure avec justesse quelques sentiments fondamentaux de l’homme.

Philippe / août 2001