chronique
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Né en 1949 dans un quartier pauvre de New Haven, Connecticut, le guitariste, peintre et photographe Loren MazzaCane Connors a connu une véritable traversée du désert musicale au cours des années quatre vingt. Actif dès la fin des années soixante (parfois sous le pseudonyme Guitar Roberts), cet ancien violoniste et tromboniste enregistre une musique hors catégories marquée autant par le blues du Delta que par les fugues de Bach ou les déflagrations électriques de Jimi Hendrix. Il ne sera cependant reconnu quau début des années nonante - en premier lieu par ses pairs, eux aussi guitaristes sans cordée: Jim ORourke (le méditatif et cristallin album "In Bern" rend compte dun de leurs concerts en duo), Keiji Haino, Alan Licht, John Fahey ou Thurston Moore (un album regroupe le quatuor Loren MazzaCane Connors Thurston Moore Jean-Marc Montera Lee Ranaldo). Depuis 1996, les sorties de Loren MazzaCane Conors se multiplient sur les labels les plus prestigieux. Bien que publiés récemment, les deux disques qui nous préoccupent ici se réfèrent cependant à des périodes très distinctes de lactivité du musicien. Le quadruple CD " Unaccompanied Acoustic Guitar Improvisations ", édité conjointement par Ectatic Peace et Father Yod, sauve de loubli ses enregistrements des années 1979 et 1980, parfois connus sous le nom de "Dagett Street Sessions". La musique correspond de manière très intime et directe à une époque où Loren MazzaCane Conors vivait dans une communauté dartistes au confort presque spartiate dans son quartier denfance, sur les pentes de New Haven. Dans un très beau texte, repris en notes de pochette, il raconte comment les différents éléments positifs et négatifs de son environnement sinsinuaient dans sa musique : la peur des voleurs, le blues quon entend lorsque par la fenêtre entrouverte, la fragilité du plancher, voire même lodeur des pêches dans le jardin "and the buzzing of flies around it". Le guitariste confesse quà ce moment de sa vie son monde sarrêtait pour ainsi dire au coin de sa rue. Et cela sentend dans ces 280 minutes de musique à la première personne du singulier. Enregistrées pour personne, pour une personne ou presque personne, pressées à quelques dizaines dexemplaires, emballées dans des pochettes faites main, ces huit longues plages improvisées avaient été confiées à New Music Distribution, seul distributeur indépendant de lépoque. Celui-ci nen vendit pas un seul exemplaire et lorsquil fit faillite, Loren MazzaCane Connors fut sommé de venir rechercher ses 33 tours. Dans limpossibilité de ramener chez lui voire de stocker ces monceaux de disques, il bazarda le tout dans la première benne à ordures quil trouva sur son chemin. Cinq heures de musique à tout jamais perdues pour lhistoire? Deux amoureux fous de musique Thurston Moore dEcstatic Peace et Byron Coley de Father Yod - ont préféré retrousser leurs manches pour les sortir des poubelles de lindifférence à loccasion du cinquantième anniversaire de MazzaCane Conors et lui offrir un des plus émouvants cadeaux qui soient. Lauditeur daujourdhui découvre ainsi, avec vingt ans de retard, une improbable forme mutante de blues hululé et halluciné où cohabitent - de la manière la plus brute qui soit - guitare névrotique et voix plaintive (parfois à la limite du sanglot). Avouons-le : par son côté rêche et non domestiqué, par les accents blessés de la voix, cette musique peut parfois savérer particulièrement crispante, même pour le plus aventureux des auditeurs. Il faut cependant se donner la peine dy revenir. Tout est question détat desprit et détat découte. Ne pas insister quand le choc est trop frontal mais se laisser couler dans leur répétitivité hypnotique lorsquon est en phase avec elle. Les improvisations acoustiques de Loren MazzaCane Connors peuvent alors nous toucher très profondément parce quelles sont dune sincérité absolue (1) et placent, sans fard ni faux-semblants, les sentiments au cur de lacte musical : "Loren MazzaCane Connors is a guitarist whose heart lies at the center of a tightly web of sound" (Byron Coley). Alors, comme dans certains de ses enregistrements électriques récents (le brouillard électrostatique de "A Possible Dawn" par exemple), celui-ci convoque des forces mystérieuses et se mue en shaman qui joue de la guitare comme sa grand-mère, dascendance gaélique, criait des incantations rituelles pour accompagner les esprits des défunts. On retrouve cette absence desbroufe, ce "peu de notes" et ce "tellement dâme" sur lalbum " Portrait Of A Soul " sorti sur le label français FBWL. Le disque tente de dresser par labstraction suggestive, la retenue et la résonance, le portrait dune personne aimée avant de glisser amèrement vers le constat de limpossibilité des humains à se connecter de manière vraiment intime le portrait glissant alors vers lautoportrait dans la partie finale : "the last piece is a prayer, not hopeful or religious, but to myself, that I must be satisfied". Le disque est structuré en vingt-six morceaux et en quatre grands mouvements correspondants à quatre moments clé de la journée : le jour, le soir, la nuit et laube. Cette double structure sefface cependant devant lampleur et lélan de lensemble. Les morceaux sont très semblables et paraissent compter moins en eux-mêmes quen tant que segments dun tout quon écoute du début à la fin, cinquante minutes durant, sans oser linterrompre - comme on nose couper la parole dun ami qui nous livre ce quil a sur le cur. Philippe / septembre 2001 (1) "Music should contain a certain truth within itself and should be able to reveal something about ourselves to us"(Loren MazzaCane Conors dans le fanzine Halana). |