chronique

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LE TIGRE

"LE TIGRE"
USA

Album / 12 titres / 35 min
(Wiiija, 1999)

 



En ces temps de "dictature de l'electronica", l'album du Tigre apparaît sans doute, a priori, comme un disque d'arrière-garde. Punk pop, il s'inscrit directement dans la lignée du girl power authentique, celui des Bikini Kill, Huggy Bear, et Lung Leg, groupes cultes du mouvement Riot grrl du début des années 1990. De cette scène anglo-américaine du punk féministe, Le Tigre prolonge en effet immédiatement les pratiques.
Trois Riot grrls véritables composent le groupe: Kathleen Hanna, Sadie Benning et Johanna Fateman. Leur rencontre remonte à il y a une dizaine d'années, lorsque toutes trois s'activaient au sein de la scène féministe underground. Kathleen Hanna fut la chanteuse éblouissante de Bikini Kill, sans doute la formation la plus radicale de cette période. Sadie Benning tient depuis son adolescence un journal intime en pixelvision - réalisé au moyen d'une caméra jouet Fisher-Price -, relatant entre autres l'affirmation de son homosexualité. Johanna Fateman, passionnée d'art contemporain, publie des fanzines depuis des années et mène en solitaire le projet techno Swim with the Dolphins.
"Le tigre emerges from the aesthetics and strategies of punk/underground music, digital technology and the concerns of contemporary feminist art"
(1) expliquent ses membres. De Bikini Kill, Le Tigre a gardé la fougue adolescente, une foi naïve et formidable en la musique: on sent sur ce disque le pur plaisir de jouer, de chanter, d'aligner trois notes, de produire des sons à l'aide d'un instrument. C'est un plaisir d'entendre Kathleen Hanna hurler à nouveau, comme elle peut le faire sur l'hystérique et violent The the empty. Ainsi, ce Tigre déluré livre-t-il un album spontané et efficace, douze chansons parmi lesquelles quelques pépites punk pop absolument irrésistibles (le nonchalant et mélancolique Eau d'bedroom dancing, le sautillant My my metrocard).
Pop: il y a ici un peu moins de rage qu'autrefois, un son moins rêche, plus souple, plus étoffé. Disons que Le tigre est un peu plus cool, donc plus accessible. Plus moderne aussi sans doute, bien que d'une modernité décalée : l'élément rock traditionnel s'y accompagne d'une technologie un peu dépassée. Claviers, samples -"low-budget electronic set-ups that are a few steps behind the state-of-the-art" - donnent au disque un charme désuet (comme la caméra jouet aux films de Sadie Benning). Politiquement, l'introduction de l'électronique constitue un des points forts de l'album : "Learning more about the technology that we have been intentionally alienated from our whole lives (as girls) is one of our goals". Ou comment l'album du Tigre, qui fait finalement usage d'une technologie assez pauvre, pose cette question actuelle et polémique: pourquoi y a-t-il si peu de filles dans le milieu de la musique électronique ?
Sur le ton de la boutade ou du manifeste, l'album grouille aussi de références à l'art contemporain. Dans Slideshow at Free University, par exemple, le groupe détourne de façon amusante un document didactique sur la création artistique. Avec Hot topic, il offre un véritable hymne à ses étoiles (mais un hymne pop, c'est-à-dire décontracté, qui ne verse pas non plus dans l'élitisme ou l'obscurantisme). Chanteuses, musiciennes, cinéastes expérimentales, etc... les références se nomment Carolee Schneeman, Aretha Franklin, Valie Export, Gertrude Stein, Julie Doucet ou Hanin Elias
(2). Histoire de situer définitivement Le tigre à la fois dans le contexte artistique et dans la constellation féminine/féministe.

Xavier / mars 2000

(1) Les citations sont tirées du site du Tigre http://www.mrlady.com/leTigre.html

(2) Pour cette dernière - comparse d'Alec Empire au sein d'Atari Teenage Riot et principale animatrice de Fatal, le sous-label féministe de Digital Hardcore Recordings - Le Tigre devrait d'ailleurs signer un remix très prochainement.