chronique

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JÜRGEN DE BLONDE

"HIDDEN RABBIT"
B

Album / 13 morceaux / 45 min
(Tomlab, 2000)



site Tomlab



A l’image de sa pochette ("Hidden rabbit" ou cherchez les oreilles de lapin dans les empreintes digitales de la paume de Jürgen De Blonde), ce disque peut être lu comme un album sur les mystères de l’épiderme. La peau comme interface entre l’univers intime et le monde extérieur, la peau comme le code le plus visible de notre identité (l’empreinte digitale, justement), la peau comme vêtement permanent, première couche de tissu de codes sociaux… La peau comme étoffe - émettrice et réceptrice – d’un langage encore plus universel que la musique: la caresse…

A travers ses multiples et éclectiques projets musicaux (Köhn – lapin en dialecte flandrien -, de.portables, Frambooze, Ed Nolbed… ), Jürgen De Blonde se pose avant tout comme un musicien libre, privilégiant les envies et le plaisir sur les a priori sonores et les qu’en-dira-t-on stylistiques. "Hidden rabbit" lui permet de donner libre cours à ses qualités de compositeur (l’aisance mélodique, la maîtrise des rythmes et des structures), d’arrangeur (la richesse de la palette sonore) et de chanteur dans le cadre éclaté et hétéroclite de chansons qui n'hésitent pas à combiner des matières sonores réputées peu compatibles. Ainsi Reincanary (for the dead birds), chanson mélancolique assez classique, est ponctuellement traversée d’incursions de rythmes et de voiles électroniques qui ne font jamais office d’éléments décoratifs mais sont, au contraire, toujours au service du morceau auquel ces interventions donnent de la profondeur de champ. Une impureté féconde qu’on retrouve avec encore plus d’éclat sur Simple observations of basic facts où la balade est entrecoupée de ruptures "grungisantes" avant de glisser vers l’eurobeat et les nappes de synthés des années quatre-vingt: Jürgen a compris qu’il n’y a pas de langage mineur en soi, que toute forme – même la plus mainstream et vulgaire - peut être réappropriée, phagocytée et revigorée au contact de la vraie vie. A chaque lifting les actrices de soap, les top models et les chanteuses de girls bands (un morceau est dédié à Britney Spears, un autre à Meredith Brooks) abandonnent leurs peaux hâlées sur le carrelage des salles d’opération des cliniques suisses… En véritable drag queen musical, le jeune mutant flamand, embusqué sur leurs lieux de mue, n’a plus qu’à s’y glisser, qu’à les enfiler pour essayer de brouiller les pistes et de gagner au jeu des apparences (le show business). Mais petit à petit la greffe prend et la mince interface cutanée revit, irriguée des sentiments et des émotions du corps enfin vibrant qui la porte. Et le musicien se réapproprie de l’intérieur les bandes sons de l’excitation, de l’exultation et de la transe dont la corporated industry avait tenté de nous déposséder (Shady brain [for Britney Spears]).

Il serait cependant malhonnête de laisser croire que les réussites de cet album plutôt rêveur et mélancolique ne résident que dans cette hétérogénéité assumée entre sentiments nobles et single use gimmicks. "Hidden rabbit" comporte aussi quelques très beaux morceaux plus classiques et linéaires. Two minutes of mourning est une miniature acoustique très simple et retenue (deuil oblige… ) dont le chant lent et murmuré n’est pas sans rapeller Gastr del sol ou Thurston Moore. Fast Freddy aka William, goldfish est un bel exemple de morceau électronique d’ambiances et de sentiments à la b. fleischmann / Anne Laplantine tandis que sur Maniac (for Meredith Brooks), jubilatoire chanson pop parfaite, Jürgen De Blonde regarde John Lennon, Paul Mc Cartney, Lou Barlow, Daniel Johnston et Chris Knox droit dans les yeux.

Ne jamais trop accorder d’importance aux apparences et, comme Alice, toujours poursuivre les lapins cachés dans les mondes parallèles.

Philippe / mars 2001