chronique

fugazi_argument210.jpg (13717 octets)


FUGAZI

"THE ARGUMENT"
USA

Album / 11 morceaux
(Dischord, 2001)





>> site Dischord



Maintenant, je peux me l’avouer : "End Hits", l’album précédent de Fugazi, fut une déception. Une moitié du disque était saisissante, l’autre confuse et boiteuse. On pouvait sentir leurs tâtonnements maladroits pour tendre vers d’autres directions musicales, mais tout ça dégageait une impression de mutation douloureuse et inachevée. Désormais, leur transformation en méta-guerriers s’est accomplie, et je leur pardonne tout.
Derrière leur façade d’empereurs du rock bruyant, les membres de Fugazi cachent depuis toujours des cœurs de petits canards en peluche dépressifs. Ces types, identifiés par la plupart comme des braillards inventifs un peu austères, sont des songwriters sensibles. Même criés, même saturés, leurs morceaux ont le rare pouvoir de faire des nœuds à l’intérieur du ventre. Evidemment, cela implique d’arriver à écouter au delà du mur de bruit.
Ca tombe bien, le Fugazi des années 00’s laisse s’exprimer son penchant pop. Une pop malsaine, tordue, qui n’est pas sans rappeler les deux derniers albums de Blonde Redhead. D’ailleurs, c’est Guy Piccioto, guitariste/chanteur de Fugazi, qui a enregistré ces disques, et il semble avoir été sérieusement perturbé par la musique du quatuor new-yorkais.
Premier choc dès le début de l’album : Ian Mc Kaye, le-gars-qui-hurle-le-mieux-de-la-terre, chantonne avec une petite voix fragile, mal assurée et touchante. Je n’en reviens pas, mais c’est très beau. Un peu plus loin, ça s’emporte et on retrouve Fugazi tel qu’on les connaissait : lignes de basse rondes, rythmique chaloupée, explosions des guitares et de la voix de monsieur Mc Kaye.
Le disque entier se tient à égale distance de ces deux pôles, partagé entre élans post-hardcore et pop moderne. Life And Limb montre une facette de l’évolution du groupe : une chanson pop très simple, excitée, portée par la voix de dandy glamour de Guy Piccioto, avec une mélodie parfaite et des CHŒURS FEMININS ! The Kill est dans la même veine : épuré, très mélodique mais pas niais, même si à la fin ils vont jusqu’à siffler, comme des scouts. D’autres titres ont des structures beaucoup plus complexes ; prenons pour illustration Nightshop qui mêle passages presque funky, incursions bruitistes, chœurs poppy, tapping comme dans AC/DC, guitares acoustiques évoquant celles des Compagnons de la Chanson...
Mais ils n’ont pas viré hippies, bien sûr. Il reste des morceaux bien sauvages, comme Epic Problem ou Ex-Spectator. Deux batteries, une grande science du break, des cordes de guitares gratouillées comme sur "13 Songs" (Dischord, 1988-89), voilà des grands moments de rock nerveux et pas content. Si quelques morceaux optent pour un style musical bien affirmé, la plupart oscillent constamment entre furie noise et pop de malade mental.
Côté reproches, on peut noter que trois ou quatre plans de guitares ont déjà été utilisés dans leurs albums précédents, mais c’est un peu mesquin. Ou que, le rock étant fini-mort-terminé, il serait temps pour eux de ranger leur palette sonore de dinosaure et de sortir les sampleurs, ça serait plus hype. Mais justement, Fugazi reste un des seuls groupes de rock à être inventif (contrairement aux Strokes ou à At The Drive-in), à déborder de trouvailles à la guitare ou à la batterie, tout ça dans le format traditionnel de la chanson. Un des rares à concilier exigence musicale et émotions, technique et style.
L’album se clôt sur The Argument : faussement gentil, vraiment beau, avec une mélodie obsédante qui colle au cerveau et une rythmique à la Don Caballero qui confine au sublime. Chez Fugazi, on s’y connaît en dernier morceau.
Ce disque a été enregistré entre janvier et février 2001 par Don Zientara et, pour la première fois, ils ont invité des musiciens. Le violoncelliste de Telegraph Melts, qui apporte une petite touche de Godspeed You Black Emperor, la chanteuse du Tigre, et surtout Jerry Busher, batteur-percussioniste-trompettiste, qui accompagne le groupe en tournée depuis trois ans. Il participe ici en tant que batteur à la plupart des morceaux.
La démarche du groupe n’a, par contre, pas changé. Ce disque sort comme d’habitude sur leur propre label, Dischord, reste disponible pour dix dollars port compris, et les voir en concert aux Etats-Unis ne coûte toujours que cinq dollars. Ah, j’allais oublier : ils viennent parallèlement de sortir un 45 tours, " Furniture ", beaucoup plus énervé mais aussi bon, tendance Fugazi-Old School, très défoulatoire.
En d’autres termes, "The Argument" est un album excitant, accessible, varié. Les chansons sont fabuleuses, ils ont tous bien travaillé leur chant, ils ont de belles coiffures, et j’espère très fort que ce n’est pas leur dernier disque. Certains se plaindront de leur côté torturé, légèrement déplacé dans notre époque où on doit simuler en permanence l’état de bonheur extatique. Leur musique est certes torturée, mais jamais geignarde. Elle donne juste envie de se mettre debout et de casser la gueule au monde.

Olivier / novembre 2001