chronique
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Maintenant, je peux me lavouer : "End Hits", lalbum précédent de Fugazi, fut une déception. Une moitié du disque était saisissante, lautre confuse et boiteuse. On pouvait sentir leurs tâtonnements maladroits pour tendre vers dautres directions musicales, mais tout ça dégageait une impression de mutation douloureuse et inachevée. Désormais, leur transformation en méta-guerriers sest accomplie, et je leur pardonne tout. Derrière leur façade dempereurs du rock bruyant, les membres de Fugazi cachent depuis toujours des curs de petits canards en peluche dépressifs. Ces types, identifiés par la plupart comme des braillards inventifs un peu austères, sont des songwriters sensibles. Même criés, même saturés, leurs morceaux ont le rare pouvoir de faire des nuds à lintérieur du ventre. Evidemment, cela implique darriver à écouter au delà du mur de bruit. Ca tombe bien, le Fugazi des années 00s laisse sexprimer son penchant pop. Une pop malsaine, tordue, qui nest pas sans rappeler les deux derniers albums de Blonde Redhead. Dailleurs, cest Guy Piccioto, guitariste/chanteur de Fugazi, qui a enregistré ces disques, et il semble avoir été sérieusement perturbé par la musique du quatuor new-yorkais. Premier choc dès le début de lalbum : Ian Mc Kaye, le-gars-qui-hurle-le-mieux-de-la-terre, chantonne avec une petite voix fragile, mal assurée et touchante. Je nen reviens pas, mais cest très beau. Un peu plus loin, ça semporte et on retrouve Fugazi tel quon les connaissait : lignes de basse rondes, rythmique chaloupée, explosions des guitares et de la voix de monsieur Mc Kaye. Le disque entier se tient à égale distance de ces deux pôles, partagé entre élans post-hardcore et pop moderne. Life And Limb montre une facette de lévolution du groupe : une chanson pop très simple, excitée, portée par la voix de dandy glamour de Guy Piccioto, avec une mélodie parfaite et des CHURS FEMININS ! The Kill est dans la même veine : épuré, très mélodique mais pas niais, même si à la fin ils vont jusquà siffler, comme des scouts. Dautres titres ont des structures beaucoup plus complexes ; prenons pour illustration Nightshop qui mêle passages presque funky, incursions bruitistes, churs poppy, tapping comme dans AC/DC, guitares acoustiques évoquant celles des Compagnons de la Chanson... Mais ils nont pas viré hippies, bien sûr. Il reste des morceaux bien sauvages, comme Epic Problem ou Ex-Spectator. Deux batteries, une grande science du break, des cordes de guitares gratouillées comme sur "13 Songs" (Dischord, 1988-89), voilà des grands moments de rock nerveux et pas content. Si quelques morceaux optent pour un style musical bien affirmé, la plupart oscillent constamment entre furie noise et pop de malade mental. Côté reproches, on peut noter que trois ou quatre plans de guitares ont déjà été utilisés dans leurs albums précédents, mais cest un peu mesquin. Ou que, le rock étant fini-mort-terminé, il serait temps pour eux de ranger leur palette sonore de dinosaure et de sortir les sampleurs, ça serait plus hype. Mais justement, Fugazi reste un des seuls groupes de rock à être inventif (contrairement aux Strokes ou à At The Drive-in), à déborder de trouvailles à la guitare ou à la batterie, tout ça dans le format traditionnel de la chanson. Un des rares à concilier exigence musicale et émotions, technique et style. Lalbum se clôt sur The Argument : faussement gentil, vraiment beau, avec une mélodie obsédante qui colle au cerveau et une rythmique à la Don Caballero qui confine au sublime. Chez Fugazi, on sy connaît en dernier morceau. Ce disque a été enregistré entre janvier et février 2001 par Don Zientara et, pour la première fois, ils ont invité des musiciens. Le violoncelliste de Telegraph Melts, qui apporte une petite touche de Godspeed You Black Emperor, la chanteuse du Tigre, et surtout Jerry Busher, batteur-percussioniste-trompettiste, qui accompagne le groupe en tournée depuis trois ans. Il participe ici en tant que batteur à la plupart des morceaux. La démarche du groupe na, par contre, pas changé. Ce disque sort comme dhabitude sur leur propre label, Dischord, reste disponible pour dix dollars port compris, et les voir en concert aux Etats-Unis ne coûte toujours que cinq dollars. Ah, jallais oublier : ils viennent parallèlement de sortir un 45 tours, " Furniture ", beaucoup plus énervé mais aussi bon, tendance Fugazi-Old School, très défoulatoire. En dautres termes, "The Argument" est un album excitant, accessible, varié. Les chansons sont fabuleuses, ils ont tous bien travaillé leur chant, ils ont de belles coiffures, et jespère très fort que ce nest pas leur dernier disque. Certains se plaindront de leur côté torturé, légèrement déplacé dans notre époque où on doit simuler en permanence létat de bonheur extatique. Leur musique est certes torturée, mais jamais geignarde. Elle donne juste envie de se mettre debout et de casser la gueule au monde. Olivier / novembre 2001 |