chronique

Flop.jpg (27350 octets)


FLOP

"RECHUTE"
Paris / FR

Album / 13 titres
(Les disques mange-tout, 1999)






> site mange-tout



Le deuxième album de Flòp (après "Le désordre", Enorme), souffle le chaud et le froid sur la possibilité, sur nos terres en ces heures, d’une authentique chanson française indépendante et de qualité. Le chaud, parce que Flòp reprend et porte haut le flambeau des hérauts d’une certaine tradition de la chanson de chez nous (de Brassens à Bobby Lapointe, en passant par Dick Annegarn ou French) inventive et mélodieuse, originale et ambitieuse, et aussi parce que Flòp restaure et promeut cette qualité d’écriture qui fait de ses chansons "à textes" de véritables oeuvres de littérature : "depuis que de ma portée natale, je me suis téléporté, je porte en moi le désir de me faire porter pâle" (Pâle). Le sens du vers, de la rime, de l’allitération, les jeux de mots, les constructions quasi oulipiennes, l’art de la narration ou de la métaphore, la technique, une certaine science du langage et de son usage, donnent l’impression à chaque mot d’être annoncé par le précédent, nous frappent d’admiration et du doux contentement de partager un pur moment d’intelligence. Il y a dans les chansons de Flòp quelque chose d’ancien, un reste de la geste, un côté "troubadouresque", primitif et précieux, concis et baroque, qui lui fait chanter "j ‘histrionne et sans mal distrais l’hilarité administrée par des ris pré-enregistrés, me tire de mille embuscades, mais mes périlleuses cascades sont doublées, et passez muscade…" (La claque), usant de tournures alambiquées et désuètes qui font tout le charme de ces vignettes rétro mais pas trop. En effet, si l’écriture peut sembler surannée, la musique qui l’accompagne porte tous les oripeaux de la modernité : rebirth et séquencers jouxtent subtilement guitare sèche et alto, dans un mélange contrasté de chaud et de froid (encore une fois), chaleur boisée de l’acoustique et froideur synthétique du computing. Flòp et son complice multi-instrumentiste Etienne Jaumet introduisent avec bonheur la tradition de la chanson française à la contemporanéité de la programmation et de l’électronique.
De cet inédit mariage pourrait renaître une chanson française, contemporaine et enthousiaste, si ne soufflait sur "Rechute" la froide bise de la désillusion. Déjà dans "Le désorde", Flòp se disait "fatigué d’avance, fatigué de naissance" et invitait les "oisifs de tous pays" à "se lever, inertes, à la perte des conquérants" ; "Rechute" force ce trait d’une résignation en forme de déclaration d’intention, constituant en cela la rechute annoncée, dans son double sens de retour, réitération, et de rechute dans la maladie, la faiblesse physique et psychologique : Flòp désire se "faire porter pâle", il sait qu’il lui faut jeter "ses projets de chahut", "mettre au bahut" ses "rêves de jetée", car "sec est le démenti des faits", et Flòp se résigne, se rend à la signification douloureusement ironique de son nom de scène en forme d’échec annoncé, se persuadant avec cruauté de la vanité de son chant ("mais en vérité branleur suis, comme toi qui m’aime et me suis"), sans obscénité, mais dans la douceur de la complainte, l’écho du désenchantement.
Si Flòp nous enjoint à garder "la tête haute" ou à "réapprendre à cracher", c’est sur un ton las, et c’est comme perdu d’avance. Faut-il voir dans ce constat d’échec la marque d’un individu lucide sur lui-même et sur la vanité de sa parole, comme il le fait avec un brin de complaisance et de narcissisme… ou ne s’agit-il pas, en fait, d’un problème qui touche plus profondément la création artistique dans ce qu’elle a de plus noble et de plus empêché par des arguments seulement conjoncturels et commerçants ? Le "démenti des faits" auquel est confronté Flòp n’est-il pas simplement la logique marchande d’une société de consommation qui n’accepte pas une voix comme la sienne, pour d’obscures raisons (ce côté "désuet" peut-être, l’aspect "lo-fi" de la production, le peu de moyen tout simplement) ? C’est ce qui ressort des textes mêmes de "Rechute" : "ne connais aucune honte, de ta vie, tu n’as vraiment rien choisi", et c’est le déterminisme sous toutes ces formes qui est évoqué, comme dans La claque ( "l’unanimité volubile de la profession, le babil, les gorges des groupies nubiles, je les dois bien sur à la claque"); le glauque quotidien, "à peine en vie mais déjà levés" s’incarne dans Pituite (ce liquide acide qu’on a dans la gorge les lendemains de cuite); le dessèchement du cerveau et du cœur, mal d’aujourd’hui, est sujet d’une missive bienveillante (Cet article) ; jusqu’au funeste destin de l’oisif sous toutes ses formes : le Retour à la manutention, "la baise, la corvée, la tâche, l’ingrate besogne à la hache, la peine que chacun déteste", terrifiante perspective pour celui qui, sous un certain angle, n’aurait plus de perspectives…
L’angoisse qui s’exprime dans ces textes, et l’abandon qui la prolonge, semblent ainsi produits par les difficultés sociales et économiques que peut subir la poésie ou l’idéalisme en butte à une réalité abrupte et marchande. "Rechute" énonce en creux les vexations et les désillusions aujourd’hui vécues par les garants d’une certaine idée, exigeante, de la musique, dont le propos deviendrait peu à peu amer. Ce n’est pas la seule angoisse d’un individu appelé Flòp qui s’exprime là, mais la terrible fin de non-recevoir que vit une certaine forme de parole (une parole qu’on ne donne plus, au sens de "donner la parole", ce que vivent de plus en plus de gens, musiciens ou non…), qui n’est plus "actuelle", mais qui demande qu’on se souvienne, qui demande le temps qu’on s’y arrête, qui demande d’ouvrir parfois le dictionnaire, qui demande beaucoup mais qui donne au centuple, pour qui veut bien l’entendre. Remercions Flòp de persévérer dans cette parole exigeante, et soutenons le dans son effort, il ne sera pas le seul à être soutenu.

Wilfried / mars 2000