chronique

Ex_dizzy210.jpg (19424 octets)


THE EX

"DIZZY SPELLS"
Pays-Bas

Album / 12 morceaux, 59 min
(Ex records, 2001)




> chronique THE EX "Instant"
> interview THE EX (Paris - 1993)

>> site The Ex



Quand en 1993 j’interviewais Jos (alias G.W. Sok) et Terrie, respectivement chanteur et guitariste de The Ex, ceux-ci m’annonçaient – plutôt contents – que lorsqu’un interlocuteur avait demandé au gourou sonique Steve Albini quel disque il emporterait sur une île déserte, celui-ci avait élu leur "Gonna Rob The Spermbank" (1983).
En 1998, après un concert à Mechelen, la batteuse Katrin me racontait comment leur célèbre fan avait enregistré l’album "Starters Alternators" dans sa tanière mythique, les studios Electrical Audio de Chicago. Dans le livret – assez réussi – de ce disque, chaque musicien est représenté par deux polaroïds: mordant à pleines dents dans un fruit ou un légume puis exhibant de vieux microphones aux étranges formes d’objets sonores non identifiés. Et le compte-rendu de Katrin évoquait en effet une sorte de troc, ou de transfert de compétences, touchant à ces végétaux et ces micros. Au grand plaisir de Steve Albini, le groupe amstellodamois était parti à Chicago accompagné de Yoke, leur "Empress of cookery". En échange, le leader de Shellac avait fait bénéficier The Ex de sa connaissance intime de son imposante collection de vieux micros. Katrin m’expliquait comment le temps de studio avait été géré radicalement différemment de leurs précédentes sessions d’enregistrement. Albini leur avait d’abord demandé de jouer live les morceaux de l’album, se collant les tympans sur les amplis avant de disparaître dans les étages du bâtiment pour revenir quelques minutes plus tard avec LE micro convenant à chaque instrument. Après ces méticuleux préliminaires, les morceaux avaient été enregistrés très rapidement, presque en direct sur les anciennes machines qui donnent leur nom à l’Electrical Audio. Enfin, le mixage s’était lui aussi avéré plus rapide et moins ardu que celui de la dizaine de disques précédents du groupe. A l’arrivée, pour l’auditeur, "Starters Alternators" convainquait par la cohésion totale du ton (rageur, révolté, généreux) et du son (mordant, angulaire, chaud).
Il n’est donc pas étonnant que, pour leur nouvel album studio "Dizzy Spells", un groupe comme The Ex, dont les concerts ont toujours constitué - plus que les disques – le moment privilégié d’une communication directe avec leur public, ait décidé de réitérer la collaboration avec un sorcier particulièrement disposé à capter ce flux d’énergie et cette magie de l’instant. Hormis quelques rares prises de voix un peu ternes, Albini excelle dans le rendu du grain à la fois chaud et abrasif des guitares et de la basse ainsi que dans la mise en évidence de la dynamique et des contrastes entre les moments d’accalmie, de mise sous tension et d’explosion. Un tissage musical alliant souvent le groove et la fermeté, l’esprit du funk et celui du punk. Le producteur respecte totalement la personnalité d’un quintet dont les singulières constructions rythmo-mélodiques ont évidemment beaucoup plus à voir avec l’intuition, le lyrisme et la pratique qu’avec la musicologie, le calcul et la théorie.
Même si, en ces temps d’electronica peu ou prou politique, l’engagement électrique de The Ex les place hors de la doxa musicale de notre époque, les thèmes libertaires, humanistes et anticapitalistes développés par le groupe depuis plus de vingt ans n’ont jamais été autant extériorisés, de Seattle à Gènes, qu’au cours de ces derniers mois. Le message de la pochette – assez laide, il faut bien le dire – est limpide : il ne reste plus beaucoup d’exotisme possible dans un monde de plus en plus uniformisé, McDonaldisé, Burgerkingisé, Waltdisneyisé ("Are we fucked, are we mice, are we ducks, are we mice, are we men, are we mean, are we living in the dream-machine" - Walt’s Dizzyland)…Des guitares crépitantes de Fistful Of Feed (sur la médiatisation des famines et la commercialisation de l’aide humanitaire) à la lente et inexorable montée de la petite mélodie ronde de Little Atlas Heavyweight, la seconde moitié de l’album nous emporte très haut.

Philippe / octobre 2001