chronique

ex_instant210.jpg (17817 octets)


THE EX

"Instant"
Pays-Bas

Double CD / 32 morceaux / 70 min
(Ex records, 1996)


THE EX

"Mudbird Shivers"
Pays-Bas

Album / 11 morceaux / 49 min
(Ex records - Rec Rec, 1995)


>
chronique THE EX "Dizzy Spells"
> interview THE EX (Paris - 1993)

>> site The Ex



Ce n'est un secret pour quiconque a lu les numéros précédents de Bardaf (et cela n'a pas à en être un pour les autres): The Ex est un des quelques groupes qui dans ma vie débordent allègrement du strictement musical vers l'intime et le comportemental. Au sein de la déjà imposante discographie de ce groupe en constante (r)évolution, le dernier album "Instant" me parait irradier une aura toute particulière. Cet album qui se présente sous la forme d'un très beau double CD à la pochette cartonnée s'inscrit dans la lignée d'autres disques du groupe tels "Joggers and smoggers" (1989) ou le quatrième volet de la série de six 45t parus en 1991: des disques "portes ouvertes" où The Ex renouvelle son engagement, son inspiration, son énergie par la confrontation avec des invités venus d'autres milieux musicaux. " Instant " fait la part belle à l'accueil de musiciens issus de la scène impro / free jazz hollandaise (pour la plupart déjà présents sur les deux disques sus-cités): le génial batteur Han Bennink, Ab Baars (clarinette et saxophones), Wolter Wierbos (trombones)... Sans oublier l'hilare batteur Michael Vatcher, collaborateur occasionnel de John Zom et le violoncelliste Tristan Honsinger. Ce dernier n'en étant pas à sa première collaboration avec un groupe "rock": il avait déjà été convié par le Pop Group a jouer sur leur We're All Prostitutes, bien avant que The Ex n'entame une longue histoire d'amour avec son collègue Tom Cora.
Dans ses fort intéressantes notes de pochette, John Corbett (déjà auteur de l'excellent article sur le groupe dans le #8 du fanzine Butt Rag) affirme que "Instant" semble être le disque le plus politique de The Ex à ce jour. Je ne peux que me joindre à son avis. Malgré le paradoxe apparent d'une musique instrumentale éminemment politique, les dynamiques fondamentales en jeu ici sont bien de cet ordre: passage de l'immobilité à l'action, adaptation à l'imprévu, collaboration, enrichissement mutuel respect de l'autre... L'organisation même du disque où des groupuscules se forment et se défont (on ne retrouve presque jamais la même formation de musiciens sur les différents morceaux) relègue aux oubliettes les notions quelques peu archaïques de line-up, de culte de la personnalité et de rôles prédéfinis. Tout semble fait ici pour donner le champ libre au bonheur de l'imprévu, de l'instantanéité ("instant composition", patronyme hollandais de notre free jazz) au de la spontanéité. Or, selon Raoul Vaneigem, cité par Corbett, la spontanéité est le vrai mode d'existence de la créativité individuelle. Où comme I'écrivent les musiciens eux-mêmes: "In improvisation, insecurity is your best friend. You go for what you don’t know. Everyday racism is about the opposite: seek security overkill, fear the unknown. Argh!".
Tout ce petit monde règne sur un capharnaüm d'instruments et de sources sonores où se mêlent guitares (électrique et acoustique), basse et contrebasse, batterie, djembé, maracas, saxophones, trombones, clarinette, samples, violoncelle, mbira, scie musicale, harmonica, cloches, chaises et plancher, machine à coudre, cithare à roues, violon, udu. Sans oublier la participation bienveillante de quelques fauvettes.
Le résultat musical est on s'en doute, très varié. Le tout reste cependant cohérent non par le son ou le style, mais par une sorte de flux interne, d'énergie tellurique (contenue parfois - Baars vs Karekiet - , libérée à d'autres moments - Skoplje Bop - ) et d'attitude commune qui traversent tout le disque. Certains morceaux renvoient au vocabulaire plus " rock " du groupe comme p.ex. So Low, Solex? où Luc et ses quatre cordes affrontent leurs propres fantômes sous forme de samples de basse. D'autres évoquent plus le free jazz ou les dialogues bruitistes du duo Terrie & Andy vus en concert il y a quelques années: Duo Variola (Terrie à la guitare, Tristan Honsinger au violoncelle) ou Knit Knack & Zoom où un quintet (Andy, Terrie, Bennink, Honsinger, Luc) célèbre ses désobédiences stylistiques. Entre ces deux pôles qu'on nommera pour simplifier "rock" et "free / impro", s'articule tout un panorama de morceaux rares, uniques, personnels, riches et très difficilement classifiables. Rythmiques chatoyantes (Michael Vatcher jouant de l'udu - instrumnent en terre cuite - sur Oh Muted Foghorn), grooves décalés (la basse rouillée de Rusticles), clin d'œil au minimalisme américain avec la composition pour chaises poussées et tirées de Danse maudit, quiétude presque triste (un sentiment rare dans les disques précédents de The Ex) sur Atoll (guitare acoustique préparée et clarinette pour évoquer l’évacuation des atolls du Pacifique en vue d’essais nucléaires) ou sur Baars vs Karrekiet, dialogue ornithologique d'une clarinette et de quelques passereaux. Sans oublier la franche colère de Karreman’s Last Measure exprimant par une déflagration bruitiste assez illustrative et un orgue menaçant la poignée de main embarrassante entre un casque bleu hollandais et le criminel de guerre serbe Mladic. Sans oublier, à l'autre bout du spectre des sentiments, la joyeuse célébration au son de l'accordéon du retour de Kat dans le groupe après son accouchement (Buildance). On l'aura compris, "Instant" est un album à méandres où une petite dizaine de musiciens décomplexés se sont acoquinés dans un évident plaisir de la musique. L'auditeur a tout à gagner à s'y perdre fréquemment et à y découvrir de nouveaux recoins, passages et messages.

Du coup ce chef d'oeuvre éclipse un peu le très Beefheartien "Mudbird Shivers" paru l'année précédente, fruit de la collaboration du groupe avec le Don Van Vliet batave, Han Buhrs (ex-chanteur du groupe Sumbur). Les morceaux les plus inattendus sont ceux où le nouveau vocaliste occupe le devant de la scène (Ret Roper, Hunt Hat ou Things Most People Think). le morceau dont l'écoute continue à me donner la chair de poule est la reprise par le duo Andy / Han Buhrs de la chanson anonyme des années trente House Carpenter. Le disque reste très bon dans l'ensemble mais s’inscrit peut-être un peu facilement dans la continuité des deux - excellents - disques avec Tom Cora, n'apportant pas la même dose de surprise et d’étonnement que "Instant".

Philippe / chronique originellement parue dans bardaf#3 (1997)