chronique

laplantine_nordheim.jpg (13517 octets)


ANNE LAPLANTINE

"NORDHEIM"
FR

Album / 18 titres / 43 min
(Gooom disques, 2000)


> interview Anne LAPLANTINE

> site Gooom


L’année 2000 s’achève. Les gens s’affairent, prennent de bonnes résolutions pour les douze mois à venir, cèdent à la fièvre récapitulative, dressent des listes les yeux rivés sur le rétroviseur. Jouons le jeu, un instant… "Nordheim" d’Anne Laplantine est un des albums que j’ai le plus écouté depuis cet été mais, surtout, c’est un des disques qui m’aura été le plus cher, qui m’aura le plus aidé à retrouver le nord dans les moments de doute et de déboussolage. Pourtant, aux premières écoutes, la musique peut paraître légère, facile. Pas vraiment le genre de disque dont on attend qu’il prenne de l’épaisseur, qu’il s’incarne, qu’il nous parle et nous écoute. Puis, on remarque que - sur un ton très doux - Anne Laplantine nous chuchote des choses assez touchantes et personnelles. Comme on n’a plus trop l’habitude, on se méfie… Et finalement, on capitule, on analyse notre dépendance à ces 18 morceaux et on voit éclater au grand jour le caractère profondément honnête et humain, ému et émouvant, que cachait cette musique derrière sa fausse vacuité. C’est évident : "Nordheim" est un bien bel album pop (au sens le plus noble du terme).
La pochette où Anne Laplantine apparaît systématiquement "décapitée" (un compromis entre l’artiste – une pochette abstraite, pas de photo d’elle – et son label – une photo de la musicienne - ), fait se croiser deux envols : à l’arrière-plan, l’ombre d’un avion, créature technologique et, au centre de la composition, un oiseau ailes déployées, délicatement rosé. Peut-être tombe-t-on ici dans le pur délire de WHMRC (White Heterosexual Male Rock Critic), mais j’y vois une belle métaphore d’une certaine touche féminine qu’Anne Laplantine partage avec des musiciennes comme Barbara Morgenstern, les Quarks ou Lali Puna dans le cadre d’une musique électronique taxée, parfois à tort, souvent à raison, de froide et de peu humaine. Comme les musiciennes citées ci-dessus, la Parisienne me semble assez épargnée par le mysticisme de la machine et de l’abstraction arbitraire qui alourdit la démarche de pas mal de leurs collègues mâles. Elle replace l’humain au premier plan, au centre de la composition en osant dévoiler sa personnalité et la multiplicité de ses émotions et états d’âmes : sautillante (Ready to Flow), romantique (Sous affect), mélancolique (Après novembre), éthérée (Pour), mais aussi – occasionnellement – hésitante ou chancelante. Et ce qui est particulièrement touchant, c’est que dans sa musique électronique majoritairement instrumentale ce dévoilement émotionnel ne passe pas par l’explicite (les paroles dans le schéma classique de la chanson) mais par les mystères d’une suggestion purement sonore. On est plus dans le registre du soupir ou du clin d’œil que du dit. Musicalement, plus encore que la diversité des ambiances entre les différents morceaux, c’est la manière dont, dans chacune des compositions, Anne Laplantine donne de la profondeur de champ à son "petit théâtre des matières" qui impressionne. Avec délicatesse et intelligence elle fait dialoguer, dans des équilibres toujours dialectiques, des éléments hétérogènes tels que la mélodie et le beat, le sens et la ponctuation, le fluide et l’incidental, le féculent et le condiment, la soie et le bouton-pression… Une petite alchimie du bonheur.

Philippe / décembre 2000