chronique
"NORDHEIM" |
Lannée 2000 sachève. Les gens saffairent, prennent de bonnes résolutions pour les douze mois à venir, cèdent à la fièvre récapitulative, dressent des listes les yeux rivés sur le rétroviseur. Jouons le jeu, un instant "Nordheim" dAnne Laplantine est un des albums que jai le plus écouté depuis cet été mais, surtout, cest un des disques qui maura été le plus cher, qui maura le plus aidé à retrouver le nord dans les moments de doute et de déboussolage. Pourtant, aux premières écoutes, la musique peut paraître légère, facile. Pas vraiment le genre de disque dont on attend quil prenne de lépaisseur, quil sincarne, quil nous parle et nous écoute. Puis, on remarque que - sur un ton très doux - Anne Laplantine nous chuchote des choses assez touchantes et personnelles. Comme on na plus trop lhabitude, on se méfie Et finalement, on capitule, on analyse notre dépendance à ces 18 morceaux et on voit éclater au grand jour le caractère profondément honnête et humain, ému et émouvant, que cachait cette musique derrière sa fausse vacuité. Cest évident : "Nordheim" est un bien bel album pop (au sens le plus noble du terme). La pochette où Anne Laplantine apparaît systématiquement "décapitée" (un compromis entre lartiste une pochette abstraite, pas de photo delle et son label une photo de la musicienne - ), fait se croiser deux envols : à larrière-plan, lombre dun avion, créature technologique et, au centre de la composition, un oiseau ailes déployées, délicatement rosé. Peut-être tombe-t-on ici dans le pur délire de WHMRC (White Heterosexual Male Rock Critic), mais jy vois une belle métaphore dune certaine touche féminine quAnne Laplantine partage avec des musiciennes comme Barbara Morgenstern, les Quarks ou Lali Puna dans le cadre dune musique électronique taxée, parfois à tort, souvent à raison, de froide et de peu humaine. Comme les musiciennes citées ci-dessus, la Parisienne me semble assez épargnée par le mysticisme de la machine et de labstraction arbitraire qui alourdit la démarche de pas mal de leurs collègues mâles. Elle replace lhumain au premier plan, au centre de la composition en osant dévoiler sa personnalité et la multiplicité de ses émotions et états dâmes : sautillante (Ready to Flow), romantique (Sous affect), mélancolique (Après novembre), éthérée (Pour), mais aussi occasionnellement hésitante ou chancelante. Et ce qui est particulièrement touchant, cest que dans sa musique électronique majoritairement instrumentale ce dévoilement émotionnel ne passe pas par lexplicite (les paroles dans le schéma classique de la chanson) mais par les mystères dune suggestion purement sonore. On est plus dans le registre du soupir ou du clin dil que du dit. Musicalement, plus encore que la diversité des ambiances entre les différents morceaux, cest la manière dont, dans chacune des compositions, Anne Laplantine donne de la profondeur de champ à son "petit théâtre des matières" qui impressionne. Avec délicatesse et intelligence elle fait dialoguer, dans des équilibres toujours dialectiques, des éléments hétérogènes tels que la mélodie et le beat, le sens et la ponctuation, le fluide et lincidental, le féculent et le condiment, la soie et le bouton-pression Une petite alchimie du bonheur. Philippe / décembre 2000 |