chronique


ANGELIKA KÖHLERMANN

"CARE"
FR / D

Album / 25 titres / 43 min
(Tomlab, 2002)



> interview Anne LAPLANTINE
> chronique Anne LAPLANTINE "Nordheim"


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"Care" est le premier album d’Angelika Köhlermann, c’est aussi le titre d’un des morceaux sur "Alison" (Alice in Wonder, 2001), mini album d’Anne Laplantine, artiste qui avait fait paraître sous le nom de Michiko Kusaki son premier album "Bye Bye Babe" en 1999 chez….Angelika Köhlermann, label viennois de Gerard Potuznik. Au bout du jeu de piste, la boucle est bouclée, l’hommage au label des débuts est rendu.

Sortir un album sous une autre identité permet de s’inventer un nouveau personnage musical, et il ne faut pas négliger l’intérêt qu’Anne Laplantine porte aux noms : sur "Nordheim" (Goom Disques, 2000) elle commence en chantant "Ich bin Michiko Kusaki from Vienna", et sur Care on entend un homme dire "My real name is Andy Bolus" , ou la musicienne expliquer à propos de l’homme qui est en train de parler "Ilya is his name".

On se rappelle le style si particulier des albums précédents d’Anne Laplantine : compositions très courtes d’éléctro-pop aux sonorités eighties dont la dimension personnelle est aussi éloignée du revival disco que du rétro-futurisme. Rien à voir donc avec la vacuité de la musique en pilotage automatique d’un Montag ou des M83, autres adeptes des sonorités années quatre-vingt. Chez elle, la technologie (qu’elle soit "high" – ordinateur - ou "low" - synthétiseurs bon marché, boîtes à rythmes archaïques) ne vient jamais compromettre la fragilité de morceaux bricolés, sur lesquels nous la devinons
en train de manipuler sans cesse ses engins au lieu de les laisser tourner. Cette fragilité vient encore de son filet de voix - si lointaine qu’elle en devient intimement proche, frôlant parfois une désincarnation qui n’est que pudeur - et de la façon dont celle-ci est enregistrée - fondue en une seule et même matière avec les instruments -.

Son nouvel album contient tout cela et même plus puisqu'il donne une ampleur inédite au travail d’Anne Laplantine / Angelika Köhlermann, notamment par l’utilisation de la guitare et d’enregistrements de bruits de la vie quotidienne. Surtout, elle n’est plus la seule à parler puisque l’album est peuplé de multiples voix parlant plusieurs langues. Ces voix, toutes masculines hormis la sienne, semblent avoir été enregistrées par la musicienne au cours de ses conversations: on entend leurs rires, leur respiration, nous décelons même les sourires de ses interlocuteurs par leurs souffles dans le micro. Ces éléments très physiques nous restituent la présence de ces personnes dans toute leur irréductible individualité. Au delà de l’histoire qu’elles nous racontent, ce que ces voix nous transmettent c’est une intimité.

"Care" apparaît alors comme un carnet de bord des rencontres de l’auteur, permettant de conserver des moments partagés, des rires par exemple. Il ne s’agit pas cependant d’une accumulation de voix masculines, entre lesquelles seraient insérés des morceaux instrumentaux et des chansons. Les plages s’enchaînent non comme des entités autonomes placées à la suite les unes des autres mais comme les parties d’un tout, comme les séquences d’un film. Elles forment les éléments d’une histoire, parcourue de mélodies qui en seraient les fils conducteurs.

"Care" n’est pas le récit d’une histoire mais le souvenir qu’Angelika Köhlermann, narratrice imaginaire, en garde. L’album prend ainsi pour épigraphe le titre du deuxième morceau Qu’est ce que tu t' souviens. Les morceaux sont des bribes de souvenirs en désordre et les titres qui flottent en ondulant sur le fond blanc de la pochette, sont les équivalents graphiques des instants vécus qui traversent la mémoire.

Se déroule donc une histoire d’amour, avec ses moments de bonheur irradiant d’une sérénité confiante, comme sur German Lesson, assortis de paroles dont la simplicité caractéristique d’Anne Laplantine acquiert une grande force grâce à l’expressivité de la musique, telle "I remember the night…that I liked you so much, I wanted you in my arms". Arrivent les hésitations de I I’ve To Go auxquelles succèdent la tristesse de l’échec Never Met Love Together puis un sursaut d’énergie qui explose dans les sons saturés et nasillards de Need To Find.

Ce qui rend "Care" remarquable est qu’Angelika Köhlermann parvient à faire sonner ses chansons et ses instrumentaux comme le passé réactivé par le souvenir, tout l‘album déclinant le "tonight I remember when we met" (Tonight). Cette impression est particulièrement forte sur Il y a où se mêlent l’enregistrement de la voix d’un homme parlant en russe et une mélodie de guitare. Elle ouvre le morceau avec des accords ondoyants, scintillants comme les jeux de lumière sur l’eau, cet état changeant exprimant le flou du passé dans notre mémoire. L’enregistrement de la conversation a été divisé en fragments, entre lesquels nous n’entendons plus que la musique. La voix de "Ilya" et la musique restent sur deux plans distincts, parallèles, celle-ci recouvre celle-là comme une vague recouvre le sable, s’infiltrant par en dessous. Pour mettre les voix en perspective dans le temps, Angelika Köhlermann donne la résonance du souvenir aux paroles par la musique placée en contrepoint de la conversation. Elle est la matière même du passé, une onde dans laquelle baignent les moments vécus et les sentiments.

Certaines mélodies circulent entre plusieurs morceaux, celle, envoûtante, de Il y a semble illustrer un bon souvenir mais elle est reprise pour I I’ve To Go, suggérant qu'un même moment du passé peut inspirer des sentiments contradictoires. Andy Bolus parle dans My Real Name sur le même air que Where You Are, réunissant deux moments heureux dans un jeu de miroir. Finalement, l’air de Souvenir où la chanteuse se rappelle des moments de bonheur révolu est le même que Donde vas sur laquelle nous entendons des voix de passagers espagnols dans un train, peut-être comme une mélodie du passé qui serait le support de rêveries sentimentales lors d’un voyage.

Non seulement la musique parvient à décrire une temporalité - celle du passé révolu - mais certains morceaux eux-mêmes suivent le cheminement de la pensée qui se remémore une histoire passée. A certains moments, la voix, perdue dans le brouillard de l’oubli qu’est la musique, en émerge par intermittence pour quelques mots plus distincts. Les sons distordus de I I’ve To Go sont déformés par le temps qui a passé et clignotent par un effet de "glitch"
au rythme des intermittences du cœur. Au milieu de Kiss, les notes déraillent, c’est le trou de mémoire, et finalement la musique s’arrête net comme si celle-la calait. Inversement, sur le morceau suivant, la mémoire s’emballe avec la musique qui accélère de plus en plus. La voix dans Souvenir se déroule comme un spectre sonore pour ressembler à un orgue rejouant les mêmes notes, balbutiant, recommençant sans cesse, répétant en elle-même un souvenir afin qu’il se précise. Ainsi, nous nous laissons guider par les voix intérieures de la narratrice dans les méandres de ses pensées.

Aux voix intérieures répondent les voix extérieures, différentes voix d’hommes se faisant l’écho de l’histoire évoquée par les chansons : Ilya raconte I Felt In Love, l’Allemand de German Lesson rit, Andy Bolus déclare "I love you". Celui qui parle sur I Find You Again, le sur le dernier morceau de "Care", nous en fournit une interprétation qui nous découvre la cohérence de l’album tout entier: "(It’s like (Hunter))…in Paris-Texas. I’ll find you again but I’m leaving, certainly because I like to see the landscape go by when I’m taking the train, what I really like is to see everything go away. What I like is to get away from everything but I really don’t know how this could end up, I really don’t know what’s gonna happen to me, I really don’t know how to finish this story though"
[1]. Cette fin ouverte lie aussi les deux thèmes essentiels de "Care", le thème de l’amour et celui du voyage. Il entre aussi en résonance avec les "field recordings" des deux morceaux nommés Train, avec le jeu de mot du titre Land Escape, avec le titre I I’ve To Go, avec les personnages en mouvement d’un pays à l’autre, comme Ilya sur I Felt In Love, parti vivre à Prague par amour.

Le voyage irrigue tout l’album non seulement sous forme de déplacements géographiques (Sur Donde vas: "Tu tambien vas à Cologne? y luego ?", sur Train on entend "A Roma ? Pero vuelves a Mexico, no ?") mais aussi par la présence de langues étrangères. En effet, les voix parlent qui en allemand, qui en espagnol, qui en anglais, qui en russe, qui en tchèque. Ilya, l’homme du seizième morceau, est représentatif de cette mobilité d’une langue à l’autre, né à Stuttgart, il est traducteur de tchèque et nous parle en anglais. Sans comprendre toutes ces langues, nous pouvons goûter leur musicalité et surtout nous arrivons quand même à saisir confusément ce qui est dit, sans connaître le sens des mots employés. L’utilisation d’autant de langues différentes nous pousse à nous demander ce qu’il reste de ce qu’on veut dire quand on passe de l’une à l’autre, ce qu’il peut rester du sens des mots au-delà de leur stricte compréhension sémantique. Plus encore que les intonations de la voix, c’est la musique qui s'affirme comme un sous-titre potentiel. Le rapport habituel entre paroles et musique s’inverse puisque c’est cette dernière qui explicite le sens des premières (celles-ci n’étant pas toujours intelligibles) et les situe dans un contexte. Sur Il y a et I Felt In Love, les interstices entre les mots de la conversation, ces failles habituellement imperceptibles, sont élargies et laissent s’échapper la musique qu’ils contiennent, musique qui prend le relais des mots, comme un prolongement de la parole par d’autres moyens.

La musique devient un véritable langage lorsque certains morceaux semblent délivrer un message bien précis tant ils sont expressifs. Les accords sont répétés avec une obstination qui les rend univoques et Angelika Köhlermann n’a pas besoin d’articuler les paroles de ses chansons pour que nous saisissions ce qu’elle veut dire. Au-delà de l’intelligible, ces mots déformés par la musique nous font comprendre l’indicible. On ne distingue pas bien les paroles de Where You Are, mais sa voix irradie, diffractée comme un rayon de soleil qui se décomposerait à travers un prisme doré. Accompagnée d’une guitare fluide et d’une boîte à rythmes paisible, elle exprime une attente heureuse, pleine d’espoir dans sa progression. Cette attente est déclinée sur un autre ton dans If I Won’t, I Wish où la voix est étouffée, apparaissant puis disparaissant à travers les sons des instruments qui passent alternativement du fond au premier plan, suspendus et vacillants : "If I won’t I wish to meet you one day or another day". Les mots deviennent des sons et nous avons l’impression d’être au plus près de la conscience de la chanteuse, comme dans I I’ve To Go où la voix est étirée, déformée dans une douce mélancolie, et se déroule au rythme lent et rêveur d’une guitare ondoyante, ouverte aux possibles du dernier mot "sometimes". D’autre part, sur les morceaux où la voix s’est faite absente, la justesse de la mélodie suffit à communiquer une émotion, comme sur You And Me décrivant un moment de bonheur.

Non seulement Angelika Köhlermann invente de nouvelles "romances sans paroles", mais elle joue aussi avec deux dimensions du langage à travers les langues étrangères que l’on entend tout au long du disque. Le langage peut être à la fois un moyen de communication utilisant des mots standardisés pour pouvoir transmettre des sentiments et des idées d’une personne à l’autre, et aussi l’expression d’histoires individuelles, d’émotions uniques. Sur German Lesson, nous entendons d’abord un dialogue entre un homme et Angelika Köhlermann, puis la voix de celui-ci sonne différemment lorsqu’il se met à dire des phrases-types de leçon d’allemand, comme sur une cassette de méthode de langue. Quand il termine par "Ich bin Glücklich", nous ne savons si cet homme est véritablement heureux ou s’il énonce une phrase toute faite, impersonnelle. Le mot "Krocadiou" prononcé par un homme est dépourvu de sens pour beaucoup d’auditeurs mais cette invention en fait un mot "sur mesure" qui exprime la singularité de cette personne.

Les enregistrements de conversations ou de sons du quotidien sont utilisés dans les multiples dimensions de leur statut de matériau sonore. Nous pouvons penser à l’album "Le sens de la mesure" de Dominique Petitgand (Ici d’ailleurs) où des enfants et des personnes âgées racontent des moments de leur vie, entrecoupés d’une délicate musique. Mais si Dominique Petitgand semble vouloir s’effacer derrière les gens qu’il enregistre pour nous présenter leurs vies, Angelika Köhlermann intègre les personnes qu’elle enregistre à son propre univers. Non seulement elle manipule les enregistrements pour les assimiler à la construction de son œuvre, mais elle garde les marques de ces manipulations sur l’album définitif.

Sur les conversations qui émaillent l’album, les bruits de fond ont été conservés, et dans Donde vas on entend même le contrôleur allemand interrompre une conversation en espagnol en entrant dans le compartiment du train où elle se tient. Cela pourrait passer pour un effet de réalisme si les imperfections des prises de son n’avaient pas elles aussi été conservées. Angelika Köhlermann ne garde pas les marques, les "erreurs" de l’enregistrement seulement pour leurs qualités musicales, comme certains musiciens qui s’intéressent aux sons produits par les erreurs de leurs programmes informatiques, elle s’en sert aussi pour indiquer une temporalité et des niveaux de perception. Sur Il y a, certains passages ne sont que le souffle de l’homme parlant très près du micro et que l’on devine sourire. Sur Oiseaux, aux chants d’oiseaux succède le bruit du vent, ou plutôt ce qu’un micro peut en capter, l'outil d’enregistrement devenant ainsi présent à notre oreille. Les sons gardent l’empreinte de leur "contenant". Tout ce qui est enregistré ainsi que les bruits propres de ce qui sert à enregistrer apparaissent à titre égal dans notre champ d’audition. Le CD ne "capture" pas des instants de réalité qu’il donnerait à entendre dans une transparence totale, mais la réalité telle qu’imprimée sur un support audio. Tout l’album porte la marque de cette volonté d’Angelika Köhlermann de mettre en évidence le matériau sonore comme matériau enregistré.

Surtout, la constitution même du CD est rendue apparente par un remarquable travail de mixage qui a par moment conservé la démarcation entre les différentes pistes se superposant en couches sonores transparentes, flottant à la manière des bulles d’air dans un bocal d’eau, se touchant sans se réunir. Sur Il y a, on entend nettement le départ et l’arrêt de chaque fragment de l’enregistrement des paroles d’Ilya. Donde vas est aussi exemplaire : la musique du début du morceau est recouverte par des voix parlant dans un train, mais les notes reprennent le dessus, comme un brouillard qui envahit une vallée. Une fois que les voix ont disparu, après des interférences du CD qui semble se bloquer jusqu’à parvenir à les éliminer, on entend le minuscule "bip" qui marque le début de la plage suivante. Ce "bip" fait penser au son qui marque le début d’un enregistrement sur MD, c’est un point de repère de travail, normalement éliminé une fois l’album terminé. Sur cette plage, la musique se met tout à coup à patiner, comme à la fin du morceau précédent, mais cette fois c’est elle qui laisse la place à des prises de son en extérieur: quelques secondes de pépiements d’oiseaux et de voix d’enfants. Ce pourraient être deux éléments enregistrés à la suite sur une même bande qu’on aurait oublié de séparer lors de l’editing de l’album…à moins que ce ne soit l’immédiate présence du monde qui fasse irruption au milieu de la création musicale. Mais justement ces sons d’oiseaux et d’enfants sont passés avec des accélérations par à-coup, ce qui abolit l’illusion de la réalité contenue dans un CD puisque Angelika Köhlermann nous rappelle qu’ils sont "médiats", mis sur un support et qu’elle peut briser cette illusion de réalité en passant ce support en accéléré.

On peut vouloir enregistrer des instants pour les immortaliser, les capturer dans un éternel présent. En les réécoutant ils deviennent des souvenirs et ils ne sont plus intacts, ce ne sont que les traces magnétiques (ou numériques) d’un moment révolu. Les enregistrements sont la matière du souvenir, le passé, mais ils n’en sont pas moins des supports physiques qui peuvent être manipulés. A l’image de notre esprit qui lui aussi coupe et colle pour transformer les moments vécus en souvenirs.

L’art de l’esquisse d’Angelika Köhlermann fait de "Care" un paysage mental où s’entrelacent les voix, les bruits, les associations de sons. L’expressivité entêtante des mélodies apparemment simples traduit la "couleur" du passé, et les voix masculines et féminine se mêlent dans la polyphonie du souvenir, se détachant sur la musique qui est comme le verre dépoli du temps qui passe. Tout en suggestions, cette évocation pudique et inspirée d’une histoire d’amour nous touche droit au cœur. Nous ne savons rien de précis, de concret de ce qui s’est passé car la transposition artistique de ces expériences vécues coupe court à toute confession nombriliste, pour ciseler des états d’âmes devenus d’abstraites paillettes musicales. Sous ses dehors lo-fi, l’univers sonore d’Angelika Köhlermann/ Anne Laplantine est d’une sophistication fascinante, notamment par son utilisation du mixage. Nous restons donc "sous influence" de "Care", qui, comme toute véritable œuvre d’art, est à la fois universel par ses thèmes et extrêmement intime par la singularité de son style.


Camilla / mars 2003


[1] "C’est comme (Hunter) dans Paris-Texas. Je te retrouverais mais je pars. Certainement parce que j’aime voir le paysage défiler lorsque je prends le train, ce que j’aime vraiment est de tout voir partir. Ce que j’aime vraiment est de m’éloigner de tout, mais je ne sais vraiment pas comment cela peut se terminer, je ne sais vraiment pas ce qui va m’arriver, je ne sais vraiment pas comment finir cette histoire, en fait "