| chronique
"CARE"
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"Care" est le premier album dAngelika Köhlermann, cest aussi le titre dun des morceaux sur "Alison" (Alice in Wonder, 2001), mini album dAnne Laplantine, artiste qui avait fait paraître sous le nom de Michiko Kusaki son premier album "Bye Bye Babe" en 1999 chez .Angelika Köhlermann, label viennois de Gerard Potuznik. Au bout du jeu de piste, la boucle est bouclée, lhommage au label des débuts est rendu. Sortir un album sous une autre identité permet de sinventer un nouveau personnage musical, et il ne faut pas négliger lintérêt quAnne Laplantine porte aux noms : sur "Nordheim" (Goom Disques, 2000) elle commence en chantant "Ich bin Michiko Kusaki from Vienna", et sur Care on entend un homme dire "My real name is Andy Bolus" , ou la musicienne expliquer à propos de lhomme qui est en train de parler "Ilya is his name". On se rappelle le style si particulier des albums précédents dAnne Laplantine : compositions très courtes déléctro-pop aux sonorités eighties dont la dimension personnelle est aussi éloignée du revival disco que du rétro-futurisme. Rien à voir donc avec la vacuité de la musique en pilotage automatique dun Montag ou des M83, autres adeptes des sonorités années quatre-vingt. Chez elle, la technologie (quelle soit "high" ordinateur - ou "low" - synthétiseurs bon marché, boîtes à rythmes archaïques) ne vient jamais compromettre la fragilité de morceaux bricolés, sur lesquels nous la devinons en train de manipuler sans cesse ses engins au lieu de les laisser tourner. Cette fragilité vient encore de son filet de voix - si lointaine quelle en devient intimement proche, frôlant parfois une désincarnation qui nest que pudeur - et de la façon dont celle-ci est enregistrée - fondue en une seule et même matière avec les instruments -. Son nouvel album contient tout cela et même plus puisqu'il donne une ampleur inédite au travail dAnne Laplantine / Angelika Köhlermann, notamment par lutilisation de la guitare et denregistrements de bruits de la vie quotidienne. Surtout, elle nest plus la seule à parler puisque lalbum est peuplé de multiples voix parlant plusieurs langues. Ces voix, toutes masculines hormis la sienne, semblent avoir été enregistrées par la musicienne au cours de ses conversations: on entend leurs rires, leur respiration, nous décelons même les sourires de ses interlocuteurs par leurs souffles dans le micro. Ces éléments très physiques nous restituent la présence de ces personnes dans toute leur irréductible individualité. Au delà de lhistoire quelles nous racontent, ce que ces voix nous transmettent cest une intimité. "Care" apparaît alors comme un carnet de bord des rencontres de lauteur, permettant de conserver des moments partagés, des rires par exemple. Il ne sagit pas cependant dune accumulation de voix masculines, entre lesquelles seraient insérés des morceaux instrumentaux et des chansons. Les plages senchaînent non comme des entités autonomes placées à la suite les unes des autres mais comme les parties dun tout, comme les séquences dun film. Elles forment les éléments dune histoire, parcourue de mélodies qui en seraient les fils conducteurs. "Care" nest pas le récit dune histoire mais le souvenir quAngelika Köhlermann, narratrice imaginaire, en garde. Lalbum prend ainsi pour épigraphe le titre du deuxième morceau Quest ce que tu t' souviens. Les morceaux sont des bribes de souvenirs en désordre et les titres qui flottent en ondulant sur le fond blanc de la pochette, sont les équivalents graphiques des instants vécus qui traversent la mémoire. Se déroule donc une histoire damour, avec ses moments de bonheur irradiant dune sérénité confiante, comme sur German Lesson, assortis de paroles dont la simplicité caractéristique dAnne Laplantine acquiert une grande force grâce à lexpressivité de la musique, telle "I remember the night that I liked you so much, I wanted you in my arms". Arrivent les hésitations de I Ive To Go auxquelles succèdent la tristesse de léchec Never Met Love Together puis un sursaut dénergie qui explose dans les sons saturés et nasillards de Need To Find. Ce qui rend "Care" remarquable est quAngelika Köhlermann parvient à faire sonner ses chansons et ses instrumentaux comme le passé réactivé par le souvenir, tout lalbum déclinant le "tonight I remember when we met" (Tonight). Cette impression est particulièrement forte sur Il y a où se mêlent lenregistrement de la voix dun homme parlant en russe et une mélodie de guitare. Elle ouvre le morceau avec des accords ondoyants, scintillants comme les jeux de lumière sur leau, cet état changeant exprimant le flou du passé dans notre mémoire. Lenregistrement de la conversation a été divisé en fragments, entre lesquels nous nentendons plus que la musique. La voix de "Ilya" et la musique restent sur deux plans distincts, parallèles, celle-ci recouvre celle-là comme une vague recouvre le sable, sinfiltrant par en dessous. Pour mettre les voix en perspective dans le temps, Angelika Köhlermann donne la résonance du souvenir aux paroles par la musique placée en contrepoint de la conversation. Elle est la matière même du passé, une onde dans laquelle baignent les moments vécus et les sentiments. Certaines mélodies circulent entre plusieurs morceaux, celle, envoûtante, de Il y a semble illustrer un bon souvenir mais elle est reprise pour I Ive To Go, suggérant qu'un même moment du passé peut inspirer des sentiments contradictoires. Andy Bolus parle dans My Real Name sur le même air que Where You Are, réunissant deux moments heureux dans un jeu de miroir. Finalement, lair de Souvenir où la chanteuse se rappelle des moments de bonheur révolu est le même que Donde vas sur laquelle nous entendons des voix de passagers espagnols dans un train, peut-être comme une mélodie du passé qui serait le support de rêveries sentimentales lors dun voyage. Non seulement la musique parvient à décrire une temporalité - celle du passé révolu - mais certains morceaux eux-mêmes suivent le cheminement de la pensée qui se remémore une histoire passée. A certains moments, la voix, perdue dans le brouillard de loubli quest la musique, en émerge par intermittence pour quelques mots plus distincts. Les sons distordus de I Ive To Go sont déformés par le temps qui a passé et clignotent par un effet de "glitch" au rythme des intermittences du cur. Au milieu de Kiss, les notes déraillent, cest le trou de mémoire, et finalement la musique sarrête net comme si celle-la calait. Inversement, sur le morceau suivant, la mémoire semballe avec la musique qui accélère de plus en plus. La voix dans Souvenir se déroule comme un spectre sonore pour ressembler à un orgue rejouant les mêmes notes, balbutiant, recommençant sans cesse, répétant en elle-même un souvenir afin quil se précise. Ainsi, nous nous laissons guider par les voix intérieures de la narratrice dans les méandres de ses pensées. Aux voix intérieures répondent les voix extérieures, différentes voix dhommes se faisant lécho de lhistoire évoquée par les chansons : Ilya raconte I Felt In Love, lAllemand de German Lesson rit, Andy Bolus déclare "I love you". Celui qui parle sur I Find You Again, le sur le dernier morceau de "Care", nous en fournit une interprétation qui nous découvre la cohérence de lalbum tout entier: "(Its like (Hunter)) in Paris-Texas. Ill find you again but Im leaving, certainly because I like to see the landscape go by when Im taking the train, what I really like is to see everything go away. What I like is to get away from everything but I really dont know how this could end up, I really dont know whats gonna happen to me, I really dont know how to finish this story though" [1]. Cette fin ouverte lie aussi les deux thèmes essentiels de "Care", le thème de lamour et celui du voyage. Il entre aussi en résonance avec les "field recordings" des deux morceaux nommés Train, avec le jeu de mot du titre Land Escape, avec le titre I Ive To Go, avec les personnages en mouvement dun pays à lautre, comme Ilya sur I Felt In Love, parti vivre à Prague par amour. Le voyage irrigue tout lalbum non seulement sous forme de déplacements géographiques (Sur Donde vas: "Tu tambien vas à Cologne? y luego ?", sur Train on entend "A Roma ? Pero vuelves a Mexico, no ?") mais aussi par la présence de langues étrangères. En effet, les voix parlent qui en allemand, qui en espagnol, qui en anglais, qui en russe, qui en tchèque. Ilya, lhomme du seizième morceau, est représentatif de cette mobilité dune langue à lautre, né à Stuttgart, il est traducteur de tchèque et nous parle en anglais. Sans comprendre toutes ces langues, nous pouvons goûter leur musicalité et surtout nous arrivons quand même à saisir confusément ce qui est dit, sans connaître le sens des mots employés. Lutilisation dautant de langues différentes nous pousse à nous demander ce quil reste de ce quon veut dire quand on passe de lune à lautre, ce quil peut rester du sens des mots au-delà de leur stricte compréhension sémantique. Plus encore que les intonations de la voix, cest la musique qui s'affirme comme un sous-titre potentiel. Le rapport habituel entre paroles et musique sinverse puisque cest cette dernière qui explicite le sens des premières (celles-ci nétant pas toujours intelligibles) et les situe dans un contexte. Sur Il y a et I Felt In Love, les interstices entre les mots de la conversation, ces failles habituellement imperceptibles, sont élargies et laissent séchapper la musique quils contiennent, musique qui prend le relais des mots, comme un prolongement de la parole par dautres moyens. La musique devient un véritable langage lorsque certains morceaux semblent délivrer un message bien précis tant ils sont expressifs. Les accords sont répétés avec une obstination qui les rend univoques et Angelika Köhlermann na pas besoin darticuler les paroles de ses chansons pour que nous saisissions ce quelle veut dire. Au-delà de lintelligible, ces mots déformés par la musique nous font comprendre lindicible. On ne distingue pas bien les paroles de Where You Are, mais sa voix irradie, diffractée comme un rayon de soleil qui se décomposerait à travers un prisme doré. Accompagnée dune guitare fluide et dune boîte à rythmes paisible, elle exprime une attente heureuse, pleine despoir dans sa progression. Cette attente est déclinée sur un autre ton dans If I Wont, I Wish où la voix est étouffée, apparaissant puis disparaissant à travers les sons des instruments qui passent alternativement du fond au premier plan, suspendus et vacillants : "If I wont I wish to meet you one day or another day". Les mots deviennent des sons et nous avons limpression dêtre au plus près de la conscience de la chanteuse, comme dans I Ive To Go où la voix est étirée, déformée dans une douce mélancolie, et se déroule au rythme lent et rêveur dune guitare ondoyante, ouverte aux possibles du dernier mot "sometimes". Dautre part, sur les morceaux où la voix sest faite absente, la justesse de la mélodie suffit à communiquer une émotion, comme sur You And Me décrivant un moment de bonheur. Non seulement Angelika Köhlermann invente de nouvelles "romances sans paroles", mais elle joue aussi avec deux dimensions du langage à travers les langues étrangères que lon entend tout au long du disque. Le langage peut être à la fois un moyen de communication utilisant des mots standardisés pour pouvoir transmettre des sentiments et des idées dune personne à lautre, et aussi lexpression dhistoires individuelles, démotions uniques. Sur German Lesson, nous entendons dabord un dialogue entre un homme et Angelika Köhlermann, puis la voix de celui-ci sonne différemment lorsquil se met à dire des phrases-types de leçon dallemand, comme sur une cassette de méthode de langue. Quand il termine par "Ich bin Glücklich", nous ne savons si cet homme est véritablement heureux ou sil énonce une phrase toute faite, impersonnelle. Le mot "Krocadiou" prononcé par un homme est dépourvu de sens pour beaucoup dauditeurs mais cette invention en fait un mot "sur mesure" qui exprime la singularité de cette personne. Les enregistrements de conversations ou de sons du quotidien sont utilisés dans les multiples dimensions de leur statut de matériau sonore. Nous pouvons penser à lalbum "Le sens de la mesure" de Dominique Petitgand (Ici dailleurs) où des enfants et des personnes âgées racontent des moments de leur vie, entrecoupés dune délicate musique. Mais si Dominique Petitgand semble vouloir seffacer derrière les gens quil enregistre pour nous présenter leurs vies, Angelika Köhlermann intègre les personnes quelle enregistre à son propre univers. Non seulement elle manipule les enregistrements pour les assimiler à la construction de son uvre, mais elle garde les marques de ces manipulations sur lalbum définitif. Sur les conversations qui émaillent lalbum, les bruits de fond ont été conservés, et dans Donde vas on entend même le contrôleur allemand interrompre une conversation en espagnol en entrant dans le compartiment du train où elle se tient. Cela pourrait passer pour un effet de réalisme si les imperfections des prises de son navaient pas elles aussi été conservées. Angelika Köhlermann ne garde pas les marques, les "erreurs" de lenregistrement seulement pour leurs qualités musicales, comme certains musiciens qui sintéressent aux sons produits par les erreurs de leurs programmes informatiques, elle sen sert aussi pour indiquer une temporalité et des niveaux de perception. Sur Il y a, certains passages ne sont que le souffle de lhomme parlant très près du micro et que lon devine sourire. Sur Oiseaux, aux chants doiseaux succède le bruit du vent, ou plutôt ce quun micro peut en capter, l'outil denregistrement devenant ainsi présent à notre oreille. Les sons gardent lempreinte de leur "contenant". Tout ce qui est enregistré ainsi que les bruits propres de ce qui sert à enregistrer apparaissent à titre égal dans notre champ daudition. Le CD ne "capture" pas des instants de réalité quil donnerait à entendre dans une transparence totale, mais la réalité telle quimprimée sur un support audio. Tout lalbum porte la marque de cette volonté dAngelika Köhlermann de mettre en évidence le matériau sonore comme matériau enregistré. Surtout, la constitution même du CD est rendue apparente par un remarquable travail de mixage qui a par moment conservé la démarcation entre les différentes pistes se superposant en couches sonores transparentes, flottant à la manière des bulles dair dans un bocal deau, se touchant sans se réunir. Sur Il y a, on entend nettement le départ et larrêt de chaque fragment de lenregistrement des paroles dIlya. Donde vas est aussi exemplaire : la musique du début du morceau est recouverte par des voix parlant dans un train, mais les notes reprennent le dessus, comme un brouillard qui envahit une vallée. Une fois que les voix ont disparu, après des interférences du CD qui semble se bloquer jusquà parvenir à les éliminer, on entend le minuscule "bip" qui marque le début de la plage suivante. Ce "bip" fait penser au son qui marque le début dun enregistrement sur MD, cest un point de repère de travail, normalement éliminé une fois lalbum terminé. Sur cette plage, la musique se met tout à coup à patiner, comme à la fin du morceau précédent, mais cette fois cest elle qui laisse la place à des prises de son en extérieur: quelques secondes de pépiements doiseaux et de voix denfants. Ce pourraient être deux éléments enregistrés à la suite sur une même bande quon aurait oublié de séparer lors de lediting de lalbum à moins que ce ne soit limmédiate présence du monde qui fasse irruption au milieu de la création musicale. Mais justement ces sons doiseaux et denfants sont passés avec des accélérations par à-coup, ce qui abolit lillusion de la réalité contenue dans un CD puisque Angelika Köhlermann nous rappelle quils sont "médiats", mis sur un support et quelle peut briser cette illusion de réalité en passant ce support en accéléré. On peut vouloir enregistrer des instants pour les immortaliser, les capturer dans un éternel présent. En les réécoutant ils deviennent des souvenirs et ils ne sont plus intacts, ce ne sont que les traces magnétiques (ou numériques) dun moment révolu. Les enregistrements sont la matière du souvenir, le passé, mais ils nen sont pas moins des supports physiques qui peuvent être manipulés. A limage de notre esprit qui lui aussi coupe et colle pour transformer les moments vécus en souvenirs. Lart de lesquisse dAngelika Köhlermann fait de "Care" un paysage mental où sentrelacent les voix, les bruits, les associations de sons. Lexpressivité entêtante des mélodies apparemment simples traduit la "couleur" du passé, et les voix masculines et féminine se mêlent dans la polyphonie du souvenir, se détachant sur la musique qui est comme le verre dépoli du temps qui passe. Tout en suggestions, cette évocation pudique et inspirée dune histoire damour nous touche droit au cur. Nous ne savons rien de précis, de concret de ce qui sest passé car la transposition artistique de ces expériences vécues coupe court à toute confession nombriliste, pour ciseler des états dâmes devenus dabstraites paillettes musicales. Sous ses dehors lo-fi, lunivers sonore dAngelika Köhlermann/ Anne Laplantine est dune sophistication fascinante, notamment par son utilisation du mixage. Nous restons donc "sous influence" de "Care", qui, comme toute véritable uvre dart, est à la fois universel par ses thèmes et extrêmement intime par la singularité de son style. Camilla / mars 2003 [1] "Cest comme (Hunter) dans Paris-Texas. Je te retrouverais mais je pars. Certainement parce que jaime voir le paysage défiler lorsque je prends le train, ce que jaime vraiment est de tout voir partir. Ce que jaime vraiment est de méloigner de tout, mais je ne sais vraiment pas comment cela peut se terminer, je ne sais vraiment pas ce qui va marriver, je ne sais vraiment pas comment finir cette histoire, en fait " |