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DANIEL JOHNSTON
LA BELLE
ET LA BETE
Emmanuel
> interview DANIEL JOHNSTON - avril 2003
> chronique "Rejected
Unknown"

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" Ignacio Julia (What goes
on ?) : Sur " Life in exile ", il y a quelques chansons très
simples [...] comme Do it right que jadore.
Moe Tucker : Cest une chanson de Jad Fair et Daniel.
Ignacio : Oui, ils lont écrite, mais je trouve quelle te va à merveille.
On dirait une suite dAfterhours ou de Im sticking with you :
cest le même genre de mélodie, le même piano [...].
Moe : Jad ma écrit les paroles. Il me les a écrites parce que javais dit
que toutes les paroles seraient les bienvenues pourvu que je puisse me débrouiller avec
elles. Il me les a données dans le studio. Mais puisque je ne peux pas réagir avec une
telle rapidité, jai dit " Ohh, jaime beaucoup les paroles, mais je
ne peux pas en tirer quelque chose aussi vite. " Comme Daniel Johnston était
là, Jad lui a demandé sil aimerait essayer et il a trouvé la mélodie en deux
minutes. Et elle est formidable ! "
What goes on ?, no4, 1990
Daniel Johnston est lun des songwriters les plus productifs qui soient. Il
est de ceux qui, pressés par lurgence, nont rien à accorder à la technique.
Peu importe linstrument et lenregistrement pourvu que la chanson sorte.
Cest ce qui rend son écoute jubilatoire : voilà quelquun qui privilégie
enfin la quantité sur la qualité et parvient à réconcilier lartisanat avec la
productivité industrielle. Lartisanat parce que le repli par rapport aux majors et
à leur système de distribution lui semble nécessaire dans son aspiration à la
perfection pop. Mieux vaut donc éviter daller sur MTV, main dans la main avec le
diable. Mieux vaut rester chez soi à Austin, Texas pour enregistrer ses chansons sur un
magnétophone. Dans de telles conditions, il ny a pas de place pour
lornementation : un piano ou une guitare acoustique suffisent à la musique des homemade
cassettes. La plupart des albums ne sont pas différents, et leur production, dûe
pourtant à un virtuose du studio comme Kramer, consiste le plus souvent en un mixage des
enregistrements cassettes: "This is a demo. I hope you like it",
lance-t-il à la fin de I Killed The Monster sur "Artistic vice" (Shimmy
discs, 92). Ce bricolage, très éloigné des productions en studio, lui est absolument
nécessaire pour aller au plus près des choses. Cest ce qui donne à une chanson
comme True Love Will Find You In The End ("1990", Shimmy discs, 90) son
émotion immédiate, comme si Daniel Johnston sadressait vraiment à nous: "Dont
be sad, I know you will. But dont give up until true love will find you in the end."
Que la guitare ne soit pas toujours accordée, que sa voix juvénile déraille parfois, et
limpression de proximité se trouve renforcée.
Mais Daniel Johnston est loin dêtre prisonnier dun son. Sur "Hi, how are
you ?" (cassette de sept. 83, rééditée sur Homestead records en 91), il utilise un
synthétiseur et chante sur des instrumentaux de jazz big band. Au gré des rencontres
qui, au début se limitaient à la scène rock dAustin, il se montre capable, sans
rien perdre de son style, de maîtriser des genres dans lesquels on a pourtant du mal à
limaginer: le burlesque Etiquette et le glam-rock Girls, accompagné par Texas
Instruments, sur "Continued story" (cassette de déc 85, rééditée sur
Homestead records en 91), le très funky (??) Big Big World quil enregistre
en 1986, avec un groupe au look "Village People", les Rythm Rats (Seminal Twang,
91), lindustriel et assez terrifiant Grievances quil enregistre avec
les Butthole Surfers pour lalbum "A Texas Trip" (Caroline, 87). Plus
avant-gardiste, mais aussi plus conventionnel, ce dernier enregistrement souffre de la
mise au second plan de la mélodie, et donc de la tension quelle entretient
habituellement avec les aspect destructeur de sa musique. Lorsque les mélodies sont
chantées a cappella, cet aspect destructeur est pris en charge par le lyrisme douloureux
de la voix : Poor You et Ill Never Marry ("Nobody wants
to kiss you when youre dead") sur "Hi, how are you", Devil
Town et Careless Soul sur "1990". Une chanson a cappella plus
joyeuse, Writer, enregistrée sur "Respect" (une cassette de jan. 85
rééditée en 25cm sur le label espagnol Ay Caramba!), doit sentendre comme un
véritable manifeste: "Writer, you are a writer, but you better write quick,
cause your paper is on fire". Lurgence qui caractérise les chansons
de Daniel Johnston, donne limpression dentendre une sorte de journal intime
lyrique, comme sil enregistrait chaque jour une chanson cristallisant un moment de
sa vie. Les deux compilations de "Lost recordings" de 1983 sont impressionnantes
par le nombre de mélodies, souvent à peine ébauchées, mais qui vont malgré tout (ou
peut-être même à cause de cela) droit à lessentiel. Et il faut sans doute
sattendre à dautres inédits pour les années à venir...
Ce qui frappe le plus dans ses chansons, cest leur filiation, consciente et
assumée, avec les Beatles et les garage bands américains. Aussi ne faut-il pas
sétonner des hommages quil leur rend régulièrement : I Met Roky Erickson,
The Lennon Song... Mais de même que ses reprises sont loin dêtre conformes
aux originaux (Heatbreak Hotel sur "Respect", Got To Get You Into My
Life sur "1990"), son rapport quasi-obsessionnel aux Beatles est ambigu. Ne
contredit-il pas les paroles de Tomorrow Never Knows lorsquil la reprend avec
Jad Fair : "Dont relax ... No, no it isnt love." ? Ne
participe-t-il pas à lhommage rendu par Shimmy Discs aux Rutles, le groupe
parodique de Neil Innes (ex-Bonzo Dog Band) et dEric Idle (des Monty Python), dont
la cible était justement... les Beatles ? Cette ambiguïté révèle deux choses.
Dabord quil comprend parfaitement lesprit pop des Beatles qui étaient
à eux-mêmes leur première photocopie, leur première parodie. Ensuite quil
entretient un rapport ambivalent avec le classicisme pop. Il lexprime dans la
dialectique interne, quil ne cesse de ressasser, entre la laideur et la beauté : The
Monster Inside Of Me (Seminal twang, no 13, ), King Kong et tous les
morceaux de "1990", dans lesquels il tente dexorciser lemprise que
Satan exerce sur lui. Problèmes psychiatriques ? Pas seulement. "I was on MTV.
Everybody was looking at me. Held the hand of the devil." Lestablishment,
à travers MTV, incarne le diable qui préfère apprivoiser le monster, le
transformer en monkey, figer la tension dans un mythe propre à assurer la vente de
disques alors que le bricolage intensif de Daniel Johnston naît justement de cette lutte.
"Who killed the monkey? It was beauty." Ses problèmes - dont la presse
semble friande - il les présente donc sur le modèle dun combat dont lenjeu
est la beauté, le classicisme pop. Il latteind dans des morceaux comme I Did
Acid With Caroline, quil chante avec Jad Fair, évocation apaisée dune
période douloureuse de sa vie. Le lyrisme et la folie, sils nécessitent une
musique à la première personne du singulier, nempêchent donc pas la plupart des
chansons davoir une dimension universelle. Doù les nombreuses reprises, ou
collaborations (Jad Fair, Kramer, Moe Tucker, Sonic Youth, Yo La Tengo, les Pastels...).
Daniel Johnston soutient ainsi la comparaison avec ses modèles, John Lennon en tête.
Ceux qui parlent de pathologie plutôt que de songwriting nont rien compris. Adeptes
dune beauté sans danger, ils sont incapables dentendre à la fois la
simplicité de la mélodie et la détresse doù elle se détache. Daniel Johnston a
beau le répéter dans Easy Listenning (sur "Artistic vice") et dans A
Lonely Song (interprétée par Jad Fair et les Pastels sur le maxi "This could
be the night"), ceux-ci, en se complaisant dans des discours insipides sur la folie,
y resteront toujours fermés. "Il me semble que parmi tous les gens que jai
pu rencontrer, Daniel Johnston est celui qui a la faculté dextérioriser le plus
ses sentiments profonds, ses émotions, sa tristesse, sa souffrance. Je nen ai rien
à foutre quil soit fou. Je nen ai rien à foutre quil soit en
institution. Je lai produit parce que jadore ses chansons." (Kramer,
Combo, no 5). Il ny a rien de plus à dire sur son "cas". "Its
alright, fate will get done." Le présenter comme un psychopathe, revient non
seulement à produire du mythe à bon marché, mais aussi à accepter son isolement
psychiatrique ; attitude qui se répercute sur le plan musical: ses chansons sont
excellentes pourvu quelles soient "audibles", cest-à-dire pourvu
quelles soient interprétées par dautres. On na donc pas à se
préoccuper de la distribution de sa musique. Cest lattitude quont trop
souvent adoptée la presse dite spécialisée et les distributeurs en France. Non, Daniel
Johnston est un classique. Il est la brêche par laquelle lesprit vivifiant des
fifties et des sixties tente de réveiller notre génération. Ce nest donc pas un
hasard si les groupes noise et noisy pop les plus intéressants puisent dans son
répertoire - ces groupes pour qui il ne sagit pas de concilier deux éléments
hétérogènes (la mélodie et le bruit) dans un banal contraste, mais de retrouver la
lutte, la tension et lénergie inhérentes à toute pop song digne de ce nom.
Emmanuel
originellement publié sous forme papier dans bardaf #1 (1993)
relu et réactualisé en octobre 2000 |